Picouic prit les cailloux, saisit Croasse par la nuque et lui présentant un caillou.
– Attention! cria-t-il.
– Mais ce ne sont pas nos cailloux! gémit l’infortuné Croasse.
– Avale, ou nous sommes perdus! répondit Picouic à voix basse.
Et il présenta à la bouche de l’animal une pierre grosse comme une pomme.
– Avale! vociféra-t-il.
– Eh bien! il ne mange pas, l’animal? cria la foule en riant.
Croasse fermait la bouche, serrait les lèvres, se débattait éperdument. En effet, ces cailloux naturels n’avaient rien de commun avec les cailloux en baudruche que Belgodère lui faisait jadis avaler. Finalement, la foule se mit à huer. Croasse eut une inspiration de génie et hurla:
– Je n’ai pas faim!…
– Il fallait le dire! s’écria Picouic. Ah! le goinfre! Cela ne m’étonne pas qu’il n’ait pas faim! On ne trouverait pas un seul caillou sur la route d’Orléans que nous avons suivie cette nuit! Il a tout mangé!… Demoiselles! messeigneurs! ne vous en allez pas, de grâce! Nous allons vous montrer…
Mais les badauds, furieux de ne pas avoir assisté au déjeuner de cailloux, se mettaient à en ramasser, et les deux infortunés furent menacés d’être lapidés. Un garde s’écria:
– Je vais lui faire avaler ma rapière!…
Il y eut une terrible bousculade. Croasse, plus mort que vif, se mit à fuir, suivi de Picouic, lequel était suivi du chien qui aboyait. En quelques instants, tous trois avaient disparu de la place de Grève. Ils se retrouvèrent dans un coin du port au blé, sur le bord de l’eau, assis l’un devant l’autre et s’accusant mutuellement de leur infortune.
Picouic comprit, mais un peu tard, que sans les ustensiles nécessaires: faux cailloux, sabres s’emboîtant, il était impossible de gagner de l’argent en donnant le spectacle.
Ils essayèrent d’en gagner en mendiant. À cet effet, Picouic tira de ses poches un ulcère, une plaie saignante et deux yeux d’aveugle. Malheureusement, l’ulcère et la plaie saignante étaient fort abîmés depuis le temps où le prévoyant Picouic les avait mis dans sa poche. Les deux yeux d’aveugle étaient en bon état.
– Eh bien, fit-il, tu seras aveugle et moi manchot…
Là-dessus, s’étant retirés dans un coin solitaire, les deux hères se transformèrent, Croasse en aveugle et Picouic en manchot. Pour cela, Croasse n’eut qu’à s’appliquer sous les arcades sourcilières deux morceaux de taffetas artistement découpés, percés de trous pour permettre à l’aveugle d’y voir clair, enduits à leur face interne d’un peu de glu et peints sur leur face externe de façon à imiter deux yeux blancs, sans regard. On était, avec cela, hideusement aveugle.
Yeux, ulcère et plaie. Picouic avait acheté ces simulacres jadis, dans une boutique très achalandée de la rue Trouse-Vache.
Croasse attacha au cou de Pipeau une ficelle dont il garda l’extrémité dans sa main. Quant à Picouic, ayant replié son bras gauche sous le pourpoint, par un système de ligature qu’il avait longtemps étudié et perfectionné pour son usage personnel, il devint un manchot des plus présentables. Nos deux compères ainsi troussés se mirent à vaguer par les rues, à petits pas, Croasse l’aveugle s’appuyant au bras de Picouic le manchot, et Pipeau ennuyé, bâillant et mortifié, tirant sur la ficelle.
Tous les dix pas, Picouic s’arrêtait, et d’une voix dolente, implorait en ces termes la charité publique:
– Pitié, miséricorde et charité, pour mon pauvre compagnon d’armes aveuglé par un coup d’arquebuse en plein visage à la bataille de Vimory [19] en combattant près du grand Henri de Guise! Charité pour moi-même à qui un infâme parpaillot de Navarre trancha le bras d’un coup d’estramaçon à la bataille de Coutras [20] !
– Tu me fends le cœur! disait Croasse qui, avec son imagination dénivelée et déréglée, en arrivait rapidement à croire qu’il s’était battu à Vimory.
– Hélas! glapissait Picouic, faudra-t-il que deux fidèles soutiens, deux braves soldats du grand Henri en soient réduits à mourir de faim! Devrai-je manger le bras qui me reste?
Croasse pleurait. Picouic poussait des cris à croire que tous les mendiants de la ville le suivaient en bande. Mais soit que les gens fussent trop inquiets de leur propre sort en ces journées de trouble et d’angoisse, soit qu’ils fussent habitués à de nombreux spectacles de ce genre, ils faisaient la sourde oreille.
À midi, les deux infortunés hercules de Belgodère n’avaient encore récolté que quelques «Allez en paix!…», nourriture peu substantielle. Vers le soir seulement, à demi morts de faim, épuisés de fatigue, et alors que le désespoir commençait à leur faire tourner la tête, ils eurent coup sur coup trois oboles, deux liards, un pain d’orge et deux oignons crus. Les trois oboles et les deux liards assuraient tant bien que mal le déjeuner du lendemain matin. Les oignons et le pain furent dévorés avec délices. Mais lorsque ce repas fut terminé au pied de la borne contre laquelle ils s’étaient assis, ils s’aperçurent qu’ils n’étaient plus que deux: Pipeau avait filé!…
– L’ingrat! dit Croasse en songeant avec un soupir à la moitié de poulet qu’il avait superbement octroyée la veille au chien.
La journée du lendemain fut pour les deux gueux aussi néfaste que celle qui venait de s’écouler. Au bout de trois jours de cette existence, Picouic comprit qu’il était sous le coup de quelque horrible fatalité et qu’il était destiné à mourir de faim. Il n’était plus que l’ombre de lui-même. Quant à Croasse, il semblait s’être allongé encore d’un bon pied.
Le soir du quatrième jour, ayant erré, imploré, ayant essayé vainement de donner un spectacle de lutte, plus vainement encore tenté de dévaliser un étalage, les deux hères, fourbus, harassés, n’en pouvant plus de misère et de désespoir, parvinrent près de la porte Montmartre, au moment où elle allait se fermer, et, comme Paris leur faisait horreur, ils sortirent dans la campagne, s’assirent au pied d’un chêne et pleurèrent. Ou, du moins, Croasse pleura pour deux. Son immense corps réduit à l’état de loque s’allongeait au pied de l’arbre et, tandis que ses mains osseuses fourrageaient dans l’herbe, il laissait couler de grosses larmes sur ses joues creuses.
Quant à Picouic, ses lèvres minces serrées, il remuait tristement le bout de son nez pointu, tandis que ses petits yeux durs et fixes cherchaient, cherchaient toujours.
– Un gland, fit-il tout à coup.
– Deux, trois, dix glands, dit Croasse ranimé.
Il y avait en effet pleine glandée sous le chêne. Ils se mirent à dévorer!…
– Cela ressemble à des noisettes, disait Croasse.
– Après tout, disait Picouic, c’est avec des glands qu’on nourrit les pourceaux. Or, qu’y a-t-il au monde de plus gras et de santé plus florissante qu’un pourceau?
– N’importe! Il est bien triste que des gens comme nous se nourrissent de glands, reprenait Croasse tout en mastiquant avec frénésie.
– Tu fus toujours trop délicat. À partir d’aujourd’hui, je ne veux plus manger que des glands, ripostait Picouic.
– Le fait est que je suis délicat, moi.
La faim aux dents aiguës finit par laisser quelque répit aux deux hères. Leur cerveau put se remettre à parler, dès lors que leur estomac commença à se taire. Et Picouic, désignant à son compagnon les hauteurs de Montmartre, s’écria:
– Dire que nous étions si heureux, il y a si peu de temps encore! Qui nous eût dit que la famine allait bientôt nous talonner, le jour où, ayant trouvé des maîtres généreux et riches, nous les escortions gaiement vers l’abbaye de Montmartre!…
Croasse, à ce mot, se redressa, et s’appliqua sur le crâne un maître coup de poing.
– L’abbaye de Montmartre! rugit-il… Et je n’y ai pas songé!…
– Eh bien, oui, l’abbaye des bénédictines! Et après?
– Après? Il y a que nous sommes sauvés!…
– Pauvre Croasse! La faim t’a tourné la cervelle. Tu n’es pas le premier. J’ai vu maintes fois des gens qui, pour avoir jeûné, se mettaient à dire des extravagances.
– Je ne suis pas fou, Picouic! Je dis que nous sommes sauvés, parce que dans l’abbaye de Montmartre il y a Philomène! Comprends-tu?…
– Que trop, hélas!… Tu délires!
– Non, de par saint Benoît! mugit Croasse. Sais-tu ce que c’est que Philomène?… Philomène!… Ah! Philomène!…
Picouic, d’un coup d’œil, s’assura qu’il pourrait grimper au chêne, dans le cas où son ami deviendrait furieux.
– Philomène! continua Croasse, c’est une gaillarde, une rusée, une belle et forte fille, très capable de sustenter deux hommes comme nous, et de leur fournir le gîte, le boire et le manger!… Viens; allons trouver Philomène!…
– Et pourquoi, par les tripes du diable! Philomène nous donnerait-elle la niche et la pâtée? s’écria Picouic.