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– Égorgé, assassiné cette nuit! dit le roi; de qui parles-tu donc, Saint-Luc?

– Sire, vous ne l'aimez pas, je le sais bien, continua Saint-Luc; mais il était fidèle, et, dans l'occasion, je vous le jure, il eût donné tout son sang pour Votre Majesté: sans quoi il n'eût pas été mon ami.

– Ah! fit le roi, qui commençait à comprendre.

Et quelque chose comme un éclair, sinon de joie, du moins d'espérance, illumina son visage.

– Vengeance, sire, pour M. de Bussy! cria Saint-Luc; vengeance!

– Pour M. de Bussy? répéta le roi en appuyant sur chaque mot.

– Oui, pour M. de Bussy, que vingt assassins ont poignardé cette nuit. Et bien leur en a pris d'être vingt, car il en a tué quatorze.

– M. de Bussy mort!…

– Oui, sire.

– Alors, il ne se bat pas ce matin! dit tout à coup le roi, emporté par un mouvement irrésistible.

Saint-Luc lança au roi un regard qu'il ne put soutenir: en se détournant, il vit Crillon, qui, toujours debout près de la porte, attendait de nouveaux ordres.

Il lui fit signe d'amener le duc d'Anjou.

– Non, sire, ajouta Saint-Luc d'une voix sévère, M. de Bussy ne s'est point battu, en effet, et voilà pourquoi je viens demander, non pas vengeance, comme j'ai eu tort de le dire à Votre Majesté, mais justice, car j'aime mon roi, et surtout l'honneur de mon roi par-dessus toutes choses, et je trouve qu'en poignardant M. de Bussy on a rendu un déplorable service à Votre Majesté.

Le duc d'Anjou venait d'arriver à la porte; il s'y tenait débout et immobile comme une statue de bronze.

Les paroles de Saint-Luc avaient éclairé le roi; elles lui rappelaient le service que son frère prétendait lui avoir rendu.

Son regard se croisa avec celui du duc, et il n'eut plus de doute: car, en même temps qu'il lui répondait oui du regard, le duc avait fait de haut en bas un signe imperceptible de tête.

– Savez-vous ce que l'on va dire maintenant? s'écria Saint-Luc. On va dire, si vos amis sont vainqueurs, qu'ils ne le sont que parce que vous avez fait égorger Bussy.

– Et qui dit cela, monsieur? demanda le roi.

– Pardieu! tout le monde, dit Crillon se mêlant, sans façon et comme d'habitude, à la conversation.

– Non, monsieur, dit le roi, inquiet et subjugué par cette opinion de celui qui était le plus brave de son royaume depuis que Bussy était mort, non, monsieur, on ne le dira pas, car vous me nommerez l'assassin.

Saint-Luc vit une ombre se projeter.

C'était le duc d'Anjou, qui venait de faire deux pas dans la chambre. Il se retourna et le reconnut.

– Oui, sire, je le nommerai! dit-il en se relevant, car je veux à tout prix disculper Votre Majesté d'une si abominable action.

– Eh bien, dites.

Le duc s'arrêta et attendit tranquillement.

Crillon se tenait derrière lui, le regardant de travers et secouant la tête.

– Sire, reprit Saint-Luc, cette nuit, on a fait tomber Bussy dans un piège: tandis qu'il rendait visite à une femme dont il était aimé, le mari, prévenu par un traître, est rentré chez lui avec des assassins; il y en avait partout, dans la rue, dans la cour et jusque dans le jardin.

Si tout n'eût pas été fermé, comme nous l'avons dit, dans la chambre du roi, on eût pu voir, malgré sa puissance sur lui-même, pâlir le prince à ces dernières paroles.

– Bussy s'est défendu comme un lion, sire; mais le nombre l'a emporté, et…

– Et il est mort, interrompit le roi, et mort justement; car je ne vengerai certes pas un adultère.

– Sire, je n'ai pas fini mon récit, reprit Saint-Luc. Le malheureux, après s'être défendu, près d'une demi-heure dans la chambre, après avoir triomphé de ses ennemis, le malheureux se sauvait blessé, sanglant, mutilé; il ne s'agissait plus que de lui tendre une main secourable, que je lui eusse tendue, moi, si je n'eusse été arrêté, avec la femme qu'il m'avait confiée, par ses assassins; si je n'eusse été garrotté, bâillonné. Malheureusement on avait oublié de m'ôter la vue comme on m'avait ôté la parole, et j'ai vu, sire, j'ai vu deux hommes s'approcher du malheureux Bussy, suspendu par la cuisse aux lances d'une grille de fer; j'ai entendu le blessé leur demander secours, car, dans ces deux hommes, il avait le droit de voir deux amis. Eh bien, l'un, sire, – c'est horrible à raconter, mais, croyez-le, c'était encore bien plus horrible à voir et à entendre, – l'un a ordonné de faire feu, et l'autre a obéi.

Crillon serra les poings et fronça le sourcil.

– Et vous connaissez l'assassin? demanda le roi, ému malgré lui.

– Oui, dit Saint-Luc.

Et, se retournant vers le prince en chargeant sa parole et son geste de toute sa haine si longtemps contenue:

– C'est monseigneur! dit-il; l'assassin, c'est le prince! l'assassin, c'est l'ami!

Le roi s'attendait à ce coup. Le duc le supporta sans sourciller.

– Oui, dit-il tranquillement; oui, M. de Saint-Luc a bien vu et bien entendu: c'est moi qui ai fait tuer M. de Bussy, et Votre Majesté appréciera cette action, car M. de Bussy était mon serviteur, c'est vrai; mais, ce matin, quelque chose que j'aie pu lui dire, M. de Bussy devait porter les armes contre Votre Majesté.

– Tu mens, assassin! tu mens! s'écria Saint-Luc: Bussy percé de coups, Bussy la main hachée de coups d'épée, l'épaule brisée d'une balle, Bussy pendant accroché par la cuisse au treillis de fer, Bussy n'était plus bon qu'à inspirer de la pitié à ses plus cruels ennemis, et ses plus cruels ennemis l'eussent secouru. Mais toi, toi, l'assassin de la Mole et de Coconnas, tu as tué Bussy comme, les uns après les autres, tous tes amis; tu as tué Bussy, non parce qu'il était l'ennemi de ton frère, mais parce qu'il était le confident de tes secrets. Ah! Monsoreau savait bien, lui, pourquoi tu faisais ce crime.

– Cordieu, murmura Crillon, que ne suis-je le roi!

– On m'insulte chez vous, mon frère, dit le duc, blême de terreur, car, entre la main convulsive de Crillon et le regard sanglant de Saint-Luc, il ne se sentait pas en sûreté.

– Sortez! Crillon, dit le roi.

Crillon sortit.

– Justice, sire! justice! continua de crier Saint-Luc.

– Sire, dit le duc, punissez-moi d'avoir sauvé, ce matin, les amis de Votre Majesté, et d'avoir donné une éclatante justice à votre cause, qui est la mienne.

– Et moi, reprit Saint-Luc, ne se possédant plus, je te dis que la cause dont tu es est une cause maudite, et qu'où tu passes doit s'abattre sur tes pas la colère de Dieu! Sire! sire! votre frère a protégé nos amis: malheur à eux!

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