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– C’est peu! fit dédaigneusement M. Jacques. Voici des valeurs qui représentent le double de cette somme… Va! et n’oublie pas mes recommandations.

Nicole empocha les papiers qu’on lui tendait du bout des doigts, fit une révérence qui ressemblait à une génuflexion et sortit en se disant:

– Ma fortune est faite, si ce jeu dure quelque temps dans les mêmes conditions.

Et faisant des rêves dorés dans lesquels elle se voyait vivant grassement, à l’abri du besoin, libre de toute contrainte et de toute attache grâce à cet argent honnêtement acquis, elle reprit le chemin de la petite maison des Quinconces où nous la laisserons.

M. de Verville, commandant le poste des prisons au moment où d’Assas y était entré, était un homme de trente-cinq ans environ; il était de petite noblesse et n’avait, pour toute fortune, que sa solde d’officier. D’ailleurs, soldat dans l’âme et rien que soldat, il n’avait rien du courtisan et était de ce fait – il le savait bien – destiné à végéter dans les grades inférieurs, ce dont il avait philosophiquement pris son parti depuis longtemps.

Ce loyal soldat s’était pris d’une franche et solide amitié pour ce jeune camarade confié à sa garde.

D’Assas ne lui avait pas dit pourquoi il était prisonnier et, par discrétion, ne voulant pas forcer une confidence qu’on ne lui faisait pas spontanément, il n’avait rien demandé. Mais pendant les quinze jours qu’il avait passés en tête à tête avec le chevalier, il avait pu apprécier l’énergie rare de ce compagnon qui, à la fougueuse impétuosité de ses vingt ans, savait allier une prudence et une réserve fort au-dessus de son âge, et il s’était dit que, pour qu’un tel homme jugeât sa situation présente comme il le faisait, il fallait en effet que celle-ci fût des plus graves.

D’autre part la loyauté évidente, la chevaleresque franchise de son prisonnier parlaient trop haut en sa faveur pour qu’il ne fût pas convaincu qu’il n’avait rien fait pour mériter son infortune actuelle et qu’il était victime des circonstances, si ce n’était de la méchanceté des hommes.

Quoi qu’il en fût, de Verville se sentait vivement attiré vers d’Assas et il eût donné beaucoup pour le tirer du mauvais pas où il était, ou, tout au moins, pour lui venir en aide.

Dans ces dispositions, il avait été vivement frappé de l’importance que d’Assas paraissait attacher à ce que le comte de Saint-Germain connût son arrestation et le lieu où il était incarcéré.

De là à conclure que ce comte de Saint-Germain pouvait apporter à son jeune ami une aide puissante, sans doute, il n’y avait qu’un pas qui fut vite franchi.

Si bien qu’après avoir donné sa parole, de Verville en vint rapidement à se dire qu’exécuter la commission dont il s’était chargé serait bon, mais que l’exécuter le plus promptement possible serait meilleur.

De sorte qu’après avoir remis la garde à son successeur, ce baron de Marçay qui lui déplaisait tant, après s’être assuré qu’il n’avait aucun service commandé pour ce jour-là, il se rendit tout droit aux écuries, se fit seller un cheval et partit aussitôt pour Paris où il arriva à l’heure du dîner, c’est-à-dire vers deux heures de l’après-midi.

De Verville se rendit dans une auberge où il se fit servir à dîner, se disant qu’il serait incongru de se présenter chez ce comte à l’heure où il allait se mettre à table, lui aussi, tandis qu’en y allant sur le coup de trois heures et demie, il avait des chances de le trouver avant son départ pour la promenade ou le spectacle.

Son modeste repas achevé il se dirigea pédestrement vers l’hôtel du comte de Saint-Germain, situé place Louis-XV, et sans doute le comte avait-il donné des ordres en conséquence, car il fut introduit séance tenante auprès de celui-ci, dès qu’il eut dit qu’il venait de la part du chevalier d’Assas.

Après les civilités et congratulations alors obligatoires entre gens de qualité, de Verville s’acquitta avec force détails de la commission dont il s’était chargé, ajoutant:

– Le chevalier m’a paru attacher une importance si grande à ce que vous fussiez averti que, sitôt mon service terminé, je suis accouru vers vous.

Le comte avait écouté attentivement sans manifester ni surprise ni émotion. On eût dit qu’il s’attendait à ce que l’officier venait de lui dire.

Il répondit donc tranquillement, mais en accentuant la cordialité du sourire et du regard en faveur de cet inconnu qui lui plaisait probablement:

– En attendant que ce pauvre chevalier puisse vous remercier lui-même de l’empressement que vous avez mis à l’obliger, je vous prie d’agréer mes remerciements personnels et de me faire l’honneur de me compter au nombre de vos amis.

– Comte, répondit Verville en s’inclinant, tout l’honneur est pour moi.

– Et comme j’ai l’habitude de ne pas me gêner avec mes amis, continua Saint-Germain, je vous demanderai la permission de m’absenter quelques instants.

– Comment donc, comte? fit Verville en se levant vivement.

– Non pas, restez, je vous prie… Je vous dirai à mon retour ce que je compte faire… En attendant, cette maison est la vôtre. Vous voilà mon prisonnier! ajouta Saint-Germain en riant, pas pour longtemps d’ailleurs…

Avant de sortir le comte sonna et commanda à son valet d’apporter des rafraîchissements et du café – fort à la mode en ce moment – et ne se retira que lorsqu’il se fut assuré que son hôte ne manquerait de rien pendant son absence.

C’était à peu près vers ce moment que M. Jacques se rendait aux prisons, où il devait avoir avec le baron de Marçay l’entretien que nous avons relaté.

Au bout d’une heure, le comte vint retrouver de Verville qui l’attendait patiemment.

Il était toujours aussi calme et souriant, seulement il paraissait très fatigué.

– Mon cher monsieur de Verville, dit Saint-Germain, je vous emmène au spectacle, nous souperons ensemble, vous coucherez ici et demain matin, à la première heure, nous partirons ensemble pour Versailles. Vous voudrez bien me conduire, j’espère jusqu’aux prisons, où je prierai le farouche de Marçay de me laisser communiquer avec notre ami.

– Oh! oh! fit de Verville en hochant la tête, je doute fort que ce maître cafard vous accorde cette faveur.

– Allons toujours! dit Saint-Germain en souriant avec assurance. Dites-moi seulement où vous avez laissé votre cheval; un de mes laquais ira le chercher, à seule fin que vous le retrouviez demain matin.

Et bras dessus, bras dessous, comme deux amis, ils sortirent.

Le lendemain matin, vers dix heures, Saint-Germain frappait à la porte de garde et demandait à voir le prisonnier au baron de Marçay qui, après avoir fait quelques objections pour la forme, le conduisait dans la chambre de d’Assas qui tomba dans ses bras en sanglotant comme un enfant.

Discrètement le baron avait voulu se retirer, mais Saint-Germain s’y était opposé vivement, disant:

– Songez donc, baron, si le chevalier réussissait à s’évader, vous pourriez croire que c’est moi qui, profitant de votre absence et de votre gracieuse autorisation, en ai abusé pour lui en faciliter les moyens. Je tiens trop à votre estime pour m’ex-poser à un tel soupçon.

Sans se faire prier, de Marçay était donc resté, tandis que le pauvre d’Assas lançait à Saint-Germain un coup d’œil chargé de reproches que celui-ci n’eut pas l’air de remarquer.

Le comte cependant, avec une aisance parfaite, s’était assis et, coupant court aux expansions qu’il devinait sur les lèvres du jeune homme, sortait une feuille de papier qu’il tendait au chevalier en disant:

– Chevalier, je vous rapporte le plan de votre invention, que vous m’aviez communiqué. Elle est admirable, votre invention, d’une simplicité enfantine; elle ne nécessite pas de frais, quelques accessoires seulement, et elle présente cet avantage considérable de pouvoir être utilisée par tout le monde sans danger aucun, à la seule condition d’être doué d’un peu de sang-froid et de volonté. Mes compliments sincères, chevalier, c’est trouvé.

Tout en parlant, Saint-Germain appuyait sur le pied de d’Assas pour lui faire comprendre qu’il devait se taire et approuver.

– Baron, reprit-il en riant, je ne vous montre pas cette feuille de papier, c’est le secret du chevalier, mais vous pouvez vous assurer qu’elle ne contient ni échelle de corde, ni lime, ni poignard, ni aucun engin susceptible d’aider à l’évasion d’un prisonnier… Et, cependant, n’en doutez pas, mon cher baron, cette simple feuille de papier, c’est la liberté de notre prisonnier qu’elle contient… Mon Dieu oui!… car le roi ne pourra faire moins qu’accorder sa liberté à l’inventeur… Mais, mon Dieu, qu’avez-vous donc, baron?…

– Je… je ne sais… un malaise…

– Ah! mon Dieu!… vite, chevalier… un peu d’eau…

Ce disant, Saint-Germain ne quittait pas des yeux le baron de Marçay qui se renversait, défaillant, dans son fauteuil, et comme le chevalier effaré lui tendait un verre d’eau:

– Inutile, fit-il simplement, il dort… Maintenant, vite, mon cher enfant, vous avez entendu, vous avez compris ce que j’ai dit au sujet de la feuille de papier que je vous ai remise… la liberté est là… À l’œuvre, d’Assas, marchez sans crainte… je réponds du succès… Surtout, mon cher enfant, défiez-vous de cet homme qui est là… gardez-vous de lui comme du pire de vos ennemis… vous m’entendez?… Ah! j’oubliais!… à dater d’aujourd’hui, il y aura constamment deux chevaux frais qui vous attendront derrière le château, et quand vous serez libre, rappelez-vous que vous ne trouverez nulle part une retraite aussi sûre que chez moi… Ne perdez pas de temps, agissez promptement, et surtout pas de défaillance, pas de vertige… vous m’avez compris?… Dans quelques jours il serait trop tard!…

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