A travers les fantômes de ses rêves, Tahoser aperçut Poëri debout auprès d’elle. Une joie extatique se peignit sur sa figure, et, se soulevant à demi, elle saisit la main pendante du jeune homme pour la porter à ses lèvres.
«Ses lèvres brûlent, dit Poëri en retirant sa main.
– D’amour autant que de fièvre, fit Ra’hel; mais elle est vraiment malade; si Thamar allait chercher Mosché? il est plus savant que les sages et les devins de Pharaon, dont il imite tous les prodiges; il connaît la vertu des plantes et sait en composer des breuvages qui ressusciteraient les morts; il guérira Tahoser, car je ne suis pas assez cruelle pour vouloir qu’elle perde la vie.» Thamar partit en rechignant, et bientôt elle revint suivie d’un vieillard de haute stature, dont l’aspect majestueux commandait le respect: une immense barbe blanche descendait à flots sur sa poitrine, et de chaque côté de son front deux protubérances énormes accrochaient et retenaient la lumière; on eût dit deux cornes ou deux rayons. Sous ses épais sourcils ses yeux brillaient comme des flammes. Il avait l’air, malgré ses habits simples, d’un prophète ou d’un dieu.
Mis au fait par Poëri, il s’assit près de la couche de Tahoser, et dit en étendant les mains sur elle: «Au nom de celui qui peut tout et près de qui les autres dieux ne sont que des idoles et des démons, quoique tu n’appartiennes pas à la race élue du Seigneur, jeune fille, sois guérie!»
XII
Le grand vieillard se retira d’un pas lent et solennel, faisant comme une lueur après lui. Tahoser, surprise de se sentir abandonnée subitement par le mal, promenait ses yeux autour de la chambre, et bientôt, se drapant de l’étoffe dont la jeune Israélite l’avait couverte, elle glissa ses pieds à terre et s’assit au bord du lit: la fatigue et la fièvre avaient complètement disparu. Elle était fraîche comme après un long repos, et sa beauté rayonnait dans toute sa pureté. Chassant de ses petites mains les masses tressées de sa coiffure derrière ses oreilles, elle dégagea sa figure illuminée d’amour, comme si elle eût voulu que Poëri pût y lire. Mais, voyant qu’il restait immobile près de Ra’hel, sans l’encourager d’un signe ou d’un regard, elle se leva lentement, s’avança près de la jeune Israélite et lui jeta éperdument les bras autour du col.
Elle resta ainsi, la tête cachée dans le sein de Ra’hel, lui mouillant en silence la poitrine de larmes tièdes.
Quelquefois un sanglot qu’elle ne pouvait réprimer la faisait convulsivement tressaillir, et la secouait sur le cœur de sa Rivale; cet abandon entier, cette désolation franche touchèrent Ra’hel, Tahoser s’avouait vaincue, et implorait sa pitié par des supplications muettes, faisant appel aux générosités de la femme.
Ra’hel, émue, l’embrassa et lui dit: «Sèche tes pleurs et ne te désole pas de la sorte. Tu aimes Poëri; eh bien! aime-le: je ne serai pas jalouse. Yacoub, un patriarche de notre race, eut deux femmes: l’une s’appelait Ra’hel comme moi, et l’autre Lia; Yacoub préférait Ra’hel, et cependant Lia, qui n’avait pas ta beauté, vécut heureuse près de lui.» Tahoser s’agenouilla aux pieds de Ra’hel et lui baisa la main; Ra’hel la releva et lui entoura amicalement le corps d’un de ses bras.
C’était un groupe charmant que celui formé par ces deux femmes de races différentes dont elles résumaient la beauté.
Tahoser, élégante, gracieuse et fine comme une enfant grandie trop vite; Ra’hel, éclatante, forte et superbe dans sa maturité précoce.
«Tahoser, dit Poëri, car c’est là ton nom, je pense, Tahoser, fille du grand prêtre Pétamounoph…» La jeune fille fit un signe d’acquiescernent.
«Comment se fait-il que toi qui vis à Thèbes dans un riche palais, entourée d’esclaves, et que les plus beaux parmi les Égyptiens désirent, tu aies choisi, pour l’aimer, le fils d’une race réduite en esclavage, un étranger qui ne partage pas ta croyance, et dont une si grande distance te sépare?» Ra’hel et Tahoser sourirent, et la fille du grand prêtre répondit:
«C’est précisément pour cela.
– Quoique je sois en faveur auprès du Pharaon, intendant du domaine, et portant des cornes dorées dans les fêtes de l’agriculture, je ne puis m’élever à toi; aux yeux des Égyptiens, je ne suis qu’un esclave, et tu appartiens à la caste sacerdotale la plus haute, la plus vénérée. Si tu m’aimes, et je n’en puis douter, il faut descendre de ton rang…
– Ne m’étais-je pas déjà faire ta servante? Hora n’avait rien gardé de Tahoser, pas même les colliers d’émaux et les calasiris de gaze transparente; aussi tu m’as trouvée laide.
– Il faut renoncer à ton pays et me suivre aux régions inconnues à travers le désert, où le soleil brûle, où le vent de feu souffle, où le sable mobile mêle et confond les chemins, où pas un arbre ne pousse, où ne sourd aucune fontaine, parmi les vallées d’égarement et de perdition, semées d’os blanchis pour jalons de route.
– J’irai, dit tranquillement Tahoser.
– Ce n’est pas assez, continua Poëri: tes dieux ne sont pas les miens, tes dieux d’airain, de basalte et de granit que façonna la main de l’homme, monstrueuses idoles à tête d’épervier, de singe, d’ibis, de vache, de chacal, de lion, qui prennent des masques de bête comme s’ils étaient gênés par la face humaine où brille le reflet de Jéhovah. Il est dit:
«Tu n’adoreras ni la pierre, ni le bois, ni le métal.» Au fond de ces temples énormes cimentés avec le sang des races opprimées, ricanent hideusement accroupis d’impurs démons qui usurpent les libations, les offrandes et les sacrifices: un seul Dieu, infini, éternel, sans forme, sans couleur, suffit à remplir l’immensité des cieux que vous peuplez d’une multitude de fantômes. Notre Dieu nous a créés, et c’est vous qui créez vos dieux.» Quelque éprise que Tahoser fût de Poëri, ces paroles produisirent sur elle un étrange effet, et elle se recula épouvantée. Fille d’un grand prêtre, elle était habituée à vénérer ces dieux que le jeune Hébreu blasphémait avec tant d’audace; elle avait offert sur leurs autels des bouquets de lotus et brûlé des parfums devant leurs images impassibles: étonnée et ravie, elle s’était promenée à travers leurs temples bariolés d’éclatantes peintures. Elle avait vu son père accomplir les rites mystérieux, elle avait suivi les collèges de prêtres qui portaient la bari symbolique par les propylées énormes et les interminables dromos de sphinx, admiré non sans terreur les psychostasis où l’âme tremblante comparaît devant Osiris armé du fouet et du pedum, et contemplé d’un œil rêveur les fresques représentant les figures emblématiques voyageant vers les régions occidentales: elle ne pouvait renoncer ainsi à ses croyances.
Elle se tut quelques minutes, hésitant entre la religion et l’amour; l’amour l’emporta, et elle dit:
«Tu m’expliqueras ton Dieu, et je tâcherai de le comprendre.
– C’est bien, dit Poëri, tu seras ma femme; en attendant, reste ici, car le Pharaon, sans doute amoureux de toi, te fait chercher par ses émissaires; il ne te découvrira pas sous cet humble toit, et dans quelques jours nous serons hors de sa puissance. Mais la nuit s’avance, il faut que je parte.» Poëri s’éloigna, et les deux femmes, couchées l’une près de l’autre sur le petit lit, s’endormirent bientôt, se tenant par la main comme deux sœurs.