Les femmes du gynécée s’étaient relevées de leurs prostrations et assises sur de beaux fauteuils sculptés, dorés et peints, aux coussins de cuir rouge gonflés avec de la barbe de chardon: rangées ainsi, elles formaient une ligne de têtes gracieuses et souriantes, que la peinture eût aimé à reproduire.
Les unes avaient pour vêtement des tuniques de gaze blanche à raies alternativement opaques et transparentes, dont les manches courtes mettaient à nu un bras mince et rond couvert de bracelets du poignet au coude; les autres, nues jusqu’à la ceinture, portaient une cotte lilas tendre, striée de bandes plus foncées, recouverte d’un filet de petits tubes en verre rose laissant voir entre leurs losanges le cartouche du Pharaon tracé sur l’étoffe; d’autres avaient la jupe rouge et le filet en perles noires; celles-ci, drapées d’un tissu aussi léger que l’air tramé, aussi translucide que du verre, en tournaient les plis autour d’elles, s’arrangeant de façon à faire ressortir coquettement le contour de leur gorge pure; celles-là s’emprisonnaient dans un fourreau papelonné d’écailles bleues, vertes et rouges, qui moulaient exactement leurs formes; il y en avait aussi dont les épaules étaient couvertes d’une sorte de mante plissée, et qui serraient au-dessous du sein, par une ceinture à bouts flottants, leur longue robe garnie de franges.
Les coiffures n’étaient pas moins variées: tantôt les cheveux nattés s’effilaient en spirales; tantôt ils se divisaient en trois masses, dont l’une s’allongeait sur le dos et les deux autres tombaient de chaque côté des joues; de volumineuses perruques à petites boucles fortement crêpées, à innombrables cordelettes maintenues transversalement par des fils d’or, des rangs d’émaux ou de perles, s’ajustaient comme des casques à des têtes jeunes et charmantes qui demandaient à l’art un secours inutile à leur beauté.
Toutes ces femmes tenaient à la main une fleur de lotus bleue, rose ou blanche, et respiraient amoureusement, avec des palpitations de narines, l’odeur pénétrante qui s’exhalait du large calice. Une tige de la même fleur, partant de leur nuque, se courbait gracieusement sur leur tête et allongeait son bouton entre leurs sourcils rehaussés d’antimoine.
Devant elles, des esclaves noires ou blanches, n’ayant d’autres vêtements que le cercle lombaire, leur tendaient des colliers fleuris tressés de crocus, dont la fleur, blanche en dehors, est jaune en dedans, de carthames couleur de pourpre, d’héliochryses couleur d’or, de trychos à baies rouges, de myosotis aux fleurs qu’on croirait faites avec l’émail bleu des statuettes d’Isis, de népenthès dont l’odeur enivrante fait tout oublier, jusqu’à la patrie lointaine.
A ces esclaves d’autres succédaient qui, sur la paume de leur main droite renversée, portaient des coupes d’argent ou de bronze pleines de vin, et de la gauche tenaient une serviette où les convives s’essuyaient les lèvres.
Ces vins étaient puisés dans des amphores d’argile, de verre ou de métal, qui contenaient d’élégants paniers clissés, posant sur des bases à quatre pieds, faites d’un bois léger et souple, entrelaçant ses courbures d’une manière ingénieuse. Les paniers contenaient sept sortes de vins, de dattier, de palmier et de vigne, du vin blanc, du vin rouge, du vin vert, du vin nouveau, du vin de Phénicie et de Grèce, du vin blanc de Maréotique au bouquet de violette.
Le Pharaon prit aussi la coupe des mains de l’échanson debout près de son trône, et trempa ses lèvres royales au breuvage fortifiant.
Alors résonnèrent les harpes, les lyres, les doubles flûtes, les mandores, accompagnant un chant triomphal qu’accentuaient les choristes rangés en face du trône, un genou en terre et l’autre relevé, en frappant la mesure avec la paume de leurs mains. Le repas commença. Les mets, apportés par des Ethiopiens des immenses cuisines du palais, où mille esclaves s’occupaient dans une atmosphère de flamme des préparations du festin, étaient placés sur des guéridons à quelque distance des convives; les plats de bronze, de bois odorant précieusement sculpté, de terre ou de porcelaine émaillée de couleurs vives, contenaient des quartiers de bœuf, des cuisses d’antilope, des oies troussées, des silures du Nil, des pâtes étirées en longs tuyaux et roulées, des gâteaux de sésame et de miel, des pastèques vertes à pulpe rose, des grenades pleines de rubis, des raisins couleur d’ambre ou d’améthyste. Des guirlandes de papyrus couronnaient ces plats de leur feuillage vert; les coupes étaient également cerclées de fleurs, et au centre des tables, du milieu d’un amoncellement de pains à croûte blonde, estampés de dessins et marqués d’hiéroglyphes, s’élançait un long vase d’où retombait, élargie en ombrelle, une monstrueuse gerbe de persolutas, de myrtes, de grenadiers, de convolvulus, de chrysanthèmes, d’héliotropes, des sériphiums et de périplocas, mariant toutes les couleurs, confondant tous les parfums.
Sous les tables mêmes, autour du socle, étaient rangés des pots de lotus. Des fleurs, des fleurs, des fleurs, encore des fleurs, partout des fleurs! Il y en avait jusque sous les sièges des convives; les femmes en portaient aux bras, au col, sur la tête, en bracelets, en colliers, en couronnes; les lampes brûlaient au milieu d’énormes bouquets; les plats disparaissaient dans les feuillages; les vins pétillaient, entourés de violettes et de roses: c’était une gigantesque débauche de fleurs, une colossale orgie aromale, d’un caractère tout particulier, inconnu chez les autres peuples.
A chaque instant, des esclaves apportaient des jardins, qu’ils dépouillaient sans pouvoir les appauvrir, des brassées de clématites, de lauriers-roses, de grenadiers, de xéranthèmes, de lotus, pour renouveler les fleurs fanées déjà, tandis que des serviteurs jetaient sur les charbons des amschirs, des grains de nard et de cinnamore.
Lorsque les plats et les boîtes sculptées en oiseaux, en poissons, en chimères, qui contenaient les sauces et les condiments, furent emportés ainsi que les spatules d’ivoire, de bronze ou de bois, les couteaux d’airain ou de silex, les convives se lavèrent les mains, et les coupes de vin ou de boisson fermentée continuèrent à circuler.
L’échanson puisait, avec un godet de métal armé d’un long manche, le vin sombre et le vin transparent dans deux grands vases d’or ornés de figures de chevaux et de béliers, que des trépieds maintenaient en équilibre devant le Pharaon.
Des musiciennes parurent, car le chœur des musiciens s’était retiré: une large tunique de gaze couvrait leurs corps sveltes et jeunes, sans plus les voiler que l’eau pure d’un bassin ne dérobe les formes de la baigneuse qui s’y plonge; une guirlande de papyrus nouait leur épaisse chevelure et se prolongeait jusqu’à terre en brindilles flottantes; une fleur de lotus s’épanouissait au sommet de leur tête; de grands anneaux d’or scintillaient à leurs oreilles; un gorgerin d’émaux et de perles cerclait leur col, et des bracelets se heurtaient en bruissant sur leurs poignets.
L’une jouait de la harpe, l’autre de la mandore, la troisième de la double flûte que manœuvraient ses bras bizarrement croisés, le droit sur la flûte gauche, le gauche sur la flûte droite; la quatrième appliquait horizontalement contre sa poitrine une lyre à cinq cordes; la cinquième frappait la peau d’onagre d’un tambour carré. Une petite fille de sept ou huit ans, nue, coiffée de fleurs, sanglée d’une ceinture, frappant ses mains l’une contre l’autre, battait la mesure.