Il dit et tous, possédés du même désir, forment le coin et se portent en masse serrée vers les murs de la ville. En un instant, à l’improviste, des échelles sont dressées, et le feu apparaît. Les uns courent aux portes en désordre et massacrent les premiers qu’ils rencontrent; les autres lancent le fer et obscurcissent le ciel. Lui-même au premier rang, Énée, les mains tendues vers les remparts, accuse à haute voix Latinus et prend les dieux à témoin qu’on le force à combattre, que deux fois les Italiens l’ont attaqué, que deux fois ils ont rompu les traités. La discorde s’ajoute aux angoisses des habitants; les uns veulent qu’on livre la ville aux Dardaniens, qu’on laisse les portes ouvertes, et ils entraînent avec eux le roi sur les murs; les autres prennent les armes et courent à la défense de la ville. Ainsi, lorsqu’un pâtre a découvert un essaim au creux d’un roc, qu’il remplit d’une acre fumée, les abeilles s’agitent désordonnées dans leur camp de cire; elles volent en tout sens et aiguisent leur colère bruissante; une sombre odeur se répand dans la ruche; un obscur murmure gronde à l’intérieur, aux flancs du roc, et la fumée monte dans le vide de l’air.
Et voici qu’une nouvelle infortune tombe sur les Latins épuisés: toute la ville accablée d’affliction en est ébranlée jusque dans ses fondements. La reine, de sa haute terrasse, a vu l’ennemi s’approcher, les remparts investis, les torches voler sur les toits; et pas d’armée rutule pour les défendre, pas de soldats de Turnus en marche. La malheureuse croit que le jeune homme a péri sur le champ de bataille. Soudain, l’âme bouleversée de douleur, elle s’écrie qu’elle est l’origine et la cause de ces maux, qu’elle en a toute la responsabilité; elle pousse des cris furieux dans son désespoir et, résolue à mourir, de sa main elle met en pièces ses vêtements de pourpre; enfin elle suspend à une poutre du palais la corde d’une mort hideuse. Lorsque les femmes latines apprennent la fin de l’infortunée, sa fille Lavinia, la première, arrache ses beaux cheveux et déchire ses joues roses; autour d’elle la foule s’abandonne aux mêmes transports, le palais résonne au loin de lamentations. La sinistre nouvelle se répand par toute la ville. Les esprits se découragent; Latinus s’avance, les vêtements en lambeaux, foudroyé par la mort de sa femme et la ruine de sa cité; et ses cheveux blancs sont souillés d’une ignoble poussière. [Il s’adresse mille reproches pour n’avoir pas accueilli d’abord le Dardanien Énée et ne se l’être pas associé spontanément comme gendre.]
Pendant ce temps, le guerrier Turnus poursuit à l’extrémité de la plaine quelques fuyards; mais son ardeur se ralentit et l’agilité de son attelage le satisfait de moins en moins. Là le vent lui apporte une confuse clameur faite de cris d’effroi dont il ignore la cause. Il dresse l’oreille; il est frappé du bruit et de la lugubre rumeur de la ville désemparée: «Malheur sur moi! Quelle est donc cette désolation qui bouleverse la ville? Quelle est l’immense clameur qui s’élance de là-bas?» Il parle ainsi et s’arrête éperdu en tirant les rênes à lui; mais sa sœur, qui sous la forme du cocher Métiscus conduisait le char et les chevaux et qui tenait les guides, lui dit: «Par ici, Turnus, poursuivons les Troyens sur cette route que notre victoire nous a d’abord frayée; d’autres sont capables de défendre les maisons. Énée s’est attaqué aux Italiens et déchaîne les combats; pour nous, promenons la sauvage mort dans les rangs des Troyens. Tu feras autant de victimes et tu remporteras autant d’honneur.» Turnus lui répondit: «Ma sœur, voici longtemps que je t’ai reconnue, dès l’instant où tes manœuvres ont rompu le traité et où tu t’es jetée tout entière dans la bataille. Maintenant encore c’est en vain que tu me caches ta divinité. Mais qui a voulu que, descendue de l’Olympe, tu subisses de si rudes épreuves? Est-ce pour que tu voies la mort cruelle de ton malheureux frère? Que faire? Quel salut puis-je attendre de la Fortune? J’ai vu, de mes yeux vu, le plus cher de mes amis, Murranus, tomber en m’appelant à son secours, grand vaincu terrassé par une grande blessure. Le malheureux Ufens est mort pour ne pas être témoin de notre déshonneur; son corps et ses armes sont aux mains des Troyens. Laisserai-je détruire nos maisons? Cela seul nous manquait encore! Mon bras ne démentira-t-il pas les paroles de Drancès? Tournerai-je le dos, et cette terre verra-t-elle Turnus en fuite? Est-ce donc un si grand malheur de mourir? Ô Mânes, soyez-moi propices, puisque j’ai contre moi la volonté des dieux d’En-Haut. Âme pure, innocente d’une telle faute, je descendrai vers vous toujours digne de mes grands aïeux.»
À peine avait-il parlé, voici Sacès qui accourt à travers les ennemis sur un cheval écumant; une flèche l’a atteint et blessé au visage; il se précipite vers Turnus et l’implore: «Notre suprême salut est en toi, Turnus; aie pitié des tiens. Énée nous foudroie de ses armes; il menace de jeter à bas les hautes tours des Italiens et de raser la ville. Déjà les brandons volent sur les toits. Tous les visages, tous les yeux des Latins se tournent vers toi. Le roi Latinus n’ose dire quel gendre il choisira, vers quelle alliance il penche. Enfin la reine, ta fidèle amie, s’est tuée de sa propre main. D’épouvante elle a fui la lumière du jour. Seuls, aux portes de la cité, Messape et l’impétueux Atinas maintiennent leurs troupes; les épaisses phalanges de l’ennemi les encerclent d’un hérissement d’épées nues, comme une moisson de fer. Cependant tu fais courir ton char dans la plaine déserte.»
Accablé par tout ce que ces nouvelles lui représentent confusément, Turnus demeurait immobile, silencieux, le regard fixe. Dans ce cœur bouillonnent à la fois une immense honte, une douleur mêlée de démence, un amour agité de fureur, et la conscience de son courage. L’ombre dissipée, la lumière rendue à son esprit, il tourna ses prunelles ardentes vers les remparts, en proie à la colère, et du haut de son char regarda la grande cité. Voici qu’un tourbillon de flammes, qui se déroulait d’étage en étage, montait et ondoyait vers le ciel, et enveloppait la tour que Turnus avait lui-même formée de poutres solidement assemblées, fixée sur des roues et munie de hauts ponts. «Maintenant, ma sœur, maintenant les événements l’emportent, cesse de me retenir. Allons où la divinité et la dure Fortune nous appellent. Mon parti en est pris: je combattrai Énée; je subirai tout ce qu’il y a de cruel dans la mort. Ô ma sœur, tu ne me verras pas plus longtemps déshonoré. Laisse-moi, avant de mourir, je t’en prie, m’abandonner en furieux à cette folie.» Il dit; il n’a fait qu’un bond de son char dans les champs; il se rue au milieu des ennemis et des traits, loin de sa sœur désolée; et sa course rapide fait une trouée à travers les bataillons. Lorsque du haut d’une montagne un roc tombe à pic arraché par le vent, soit que les pluies orageuses l’aient déjà détaché ou que la vieillesse l’ait miné sous l’effort des ans, ce morceau de montagne est emporté par son élan sur la pente abrupte et rebondit sur le sol, entraînant avec lui les arbres, les troupeaux, les hommes: ainsi, à travers les bataillons en désordre Turnus s’élance vers les remparts de la ville, là où la terre est le plus humide du sang versé, où les airs bruissent du vol des projectiles. Il fait un signe de la main et d’une voix forte s’écrie: «Arrêtez, Rutules! Et vous, Latins, ne lancez plus de traits! Quelle que soit la Fortune, elle m’appartient. Il est juste que j’expie, moi seul, pour vous, le mauvais traité et que mon épée en décide.» Tous aussitôt s’écartèrent et laissèrent entre eux une place libre.
Mais le héros Énée, ayant entendu le nom de Turnus, abandonne les murs, abandonne les hautes tours, renverse tous les obstacles, interrompt toutes les manœuvres, le cœur exultant; et ses armes font un horrible bruit de tonnerre. Il est aussi grand que l’Athos, aussi grand que l’Éryx, aussi grand que le Père Apennin lorsqu’il bruit de ses bois d’yeuses frémissantes et lorsqu’il lève au ciel un front orgueilleux de sa neige. Déjà parmi les Rutules, les Troyens, tous les Italiens et ceux qui occupaient le sommet des remparts et ceux qui battaient du bélier le bas des murs, c’est à qui regardera et laissera tomber ses armes de ses épaules. Latinus voit avec stupeur ces deux héros immenses, venus des deux extrémités du monde, se rencontrer le fer à la main.