Ayant ainsi parlé, le bon roi choisit des chevaux parmi tous ceux qui lui appartiennent. Il avait trois cents bêtes au poil brillant dans ses hautes étables. Aussitôt, sur son ordre, on amène à chacun des Troyens une de ces montures ailées sous son caparaçon de pourpre et de broderies. Des colliers d’or pendent et flottent sur leur poitrail; couverts d’or ils mâchent entre leurs dents des freins d’or fauve. Énée, qui n’est pas là, recevra un char attelé de deux chevaux d’origine céleste; leurs narines soufflent un feu ardent; ils sont de la race bâtarde que l’artificieuse Circé obtint en accouplant furtivement sa cavale à un étalon de son père le Soleil. Les ambassadeurs d’Énée reviennent sur leurs hautes montures avec les présents et les paroles de Latinus et apportent la paix.
Mais voici que la cruelle épouse de Jupiter revenait de l’Inachienne Argos; son char traversait les airs, quand elle aperçut au loin, du haut des cieux, jusque du promontoire sicilien de Pachynum, la joie d’Énée et la flotte dardanienne. Elle les voit construire déjà leurs maisons et, les flots abandonnés, se fier à la terre. Elle s’arrêta percée d’une vive douleur. Alors, secouant la tête, elle se répand en paroles irritées: «Ah, race odieuse! Destins des Phrygiens si contraires aux nôtres! Ont-ils succombé dans les champs de Sigée? A-t-on pu tenir ces prisonniers en prison? L’incendie de Troie a-t-il réduit en cendres ces guerriers? Non: ils se sont frayé un passage à travers les armées et les flammes. Ah, sans doute, ou ma puissance divine tombe d’épuisement ou ma haine rassasiée s’est assoupie. Que dis-je? je n’ai pas craint de poursuivre implacablement sur les mers ces gens chassés de leur patrie, et il n’en est pas une où ces fugitifs ne m’aient trouvée barrant leur route. J’ai épuisé contre les Troyens toutes les ressources du ciel et de l’océan. À quoi m’ont servi les Syrtes ou Scylla, à quoi le gouffre de Charybde? Voici maintenant qu’ils sont cachés dans le lit même du Tibre tant désiré, sans souci de la mer ni de moi! Mars a eu le pouvoir de ruiner la monstrueuse nation des Lapithes; le père des dieux lui-même a abandonné l’antique Calydon au ressentiment de Diane. Cependant quel si grand crime avait mérité ce châtiment à Calydon et aux Lapithes? Mais moi, l’auguste épouse de Jupiter, moi qui ai pu tout oser, tout tenter, malheureuse! je suis vaincue par Énée! Si mon pouvoir divin ne suffit plus, pourquoi hésiterais-je à implorer n’importe quel secours? S’il m’est impossible de fléchir les dieux du ciel, je soulèverai l’Achéron. Je n’arriverai pas à empêcher Énée de régner sur les Latins, et l’arrêt inébranlable du destin lui réserve Lavinia pour épouse: soit! Mais il m’est permis de faire traîner les choses et de retarder ces grands événements. Mais il m’est permis d’exterminer les peuples des deux rois. Que le gendre et le beau-père achètent leur union au prix de cette ruine. Le sang troyen et le sang rutule seront ta dot, ma fille! et Bellone t’attend pour présidera tes noces. La fille de Cissée n’aura pas été la seule qui, grosse d’une torche, aura dans son lit nuptial accouché d’un incendie. Il en arrivera autant à Vénus: elle aura enfanté un second Paris, un second flambeau de mort pour Troie renaissante.»
Quand elle eut ainsi parlé, la terrible déesse descendit sur la terre. Elle appelle des ténèbres infernales et du séjour des divinités sinistres la faiseuse de deuils Allecto. Les tristes guerres, les fureurs, les embûches, les calomnies tiennent au cœur de cette Furie. Son père Pluton lui-même la hait; ses sœurs tartaréennes haïssent un pareil monstre, tant elle prend de figures, tant son aspect est toujours sauvage, tant sa sombre tête fourmille de serpents. Junon lui parle et l’aiguillonne ainsi: «Vierge, fille de la Nuit, rends-moi un service personnel; assiste-moi; ne permets pas que mes honneurs, ma réputation fléchissent et périssent, que les gens d’Énée puissent circonvenir Latinus au sujet du mariage de sa fille et investir la terre italienne. Tu peux armer l’un contre l’autre les frères les plus unis, insuffler des haines qui bouleversent les familles; tu peux y déchaîner les coups, y lancer les torches funèbres; tu as mille moyens, mille talents de nuire. Secoue ton esprit fécond; romps la paix conclue; sème les mauvais motifs de guerre. Que la jeunesse veuille des armes, les réclame, les arrache!»
Aussitôt Allecto, chargée de poisons gorgoniens, commence par le Latium et gagne le haut palais du roi des Laurentes. Elle s’assied sur le seuil silencieux d’Amata. L’arrivée des Troyens et l’hymen projeté avec Turnus brûlaient cette femme passionnée de soucis et de colère. La déesse détache un des serpents de sa chevelure azurée, le jette et le cache jusqu’au fond dans le sein de la reine afin de lui inspirer par ce prodige une fureur qui bouleverse tout le palais. Le reptile s’est glissé entre les vêtements et la douce poitrine: il se déroule sans la toucher, et à son insu lui souffle une haleine vipérine qui excite sa fureur. Le monstrueux serpent n’est plus qu’un collier d’or au cou d’Amata; il n’est plus qu’une longue bandelette qui retient ses cheveux et coule sur ses membres. Tant que les premières atteintes du visqueux poison ont seulement commencé à toucher ses sens, tant que le feu court dans ses os sans que, dans toute sa poitrine, la vie en ait encore été saisie, la reine parle doucement comme une mère et verse d’abondantes larmes sur l’hymen de sa fille et du Phrygien.
«Est-ce donc à ces exilés, à ces Troyens que tu vas donner Lavinia en mariage, toi, son père? Tu n’as donc aucune pitié de ta fille et de toi-même? Aucune pitié de sa mère qu’au premier souffle de l’Aquilon ce perfide ravisseur abandonnera pour gagner la haute mer avec sa proie, notre enfant? N’est-ce pas ainsi que le berger phrygien entra à Lacédémone et emporta la fille de Léda, Hélène, vers la ville de Troie? Qu’as-tu fait de ta parole religieusement donnée? Qu’as-tu fait de ton ancien amour pour les tiens et de ta main tant de fois mise dans la main de Turnus qui est de notre sang? S’il te faut pour les Latins un gendre d’une nation étrangère, si c’est bien cela que tu veux, si les commandements de ton père Faunus t’y obligent, tout pays libre et indépendant de nous est à mes yeux une terre étrangère, et c’est ainsi, je le crois, que l’entendent les dieux. Au surplus, si nous remontons aux origines de sa famille, les ancêtres de Turnus sont Inachus et Acrisius, et ils viennent du milieu de la Grèce, de Mycènes.»
C’est ainsi qu’elle éprouve vainement Latinus qui reste inébranlable. Le venin du serpent, cette fièvre des Furies, court dans ses veines profondément et l’envahit tout entière. Alors l’infortunée, excitée par de monstrueuses visions, tombe dans le délire, ne connaît plus de règle, se jette égarée à travers la ville immense. Avez-vous vu voler sous les coups de fouet la toupie que les enfants en grand cercle, attentifs à leur jeu, font tourner autour de l’atrium désert! Activée par la lanière, elle décrit des courbes rapides; la troupe enfantine, immobile, émerveillée, se penche sans comprendre, admire le buis qui tourne et qu’animent les coups. C’est avec la même vitesse que la reine court au milieu de la ville et de son ardente population. Bien plus, comme si elle était au pouvoir de Bacchus, en femme qui ne craint pas de commettre un pire sacrilège, et sa fureur grandissant, elle s’enfuit vers les bois et cache sa fille dans la montagne verdoyante et touffue, pour l’arracher aux noces du Troyen et retarder les torches nuptiales. «Évohé, Bacchus!» s’écrie-t-elle toute frémissante; «seul, tu es digne de ma vierge. Vois: c’est pour toi qu’elle prend le thyrse flexible; c’est autour de ton autel qu’elle mène la ronde; c’est en ton honneur qu’elle laisse croître sa chevelure consacrée.» La Renommée prend son vol; la même fureur enflamme le cœur de toutes les mères et les jette à la recherche de nouveaux foyers. Elles ont déserté leurs demeures, le cou et les cheveux livrés aux vents. D’autres, de leur côté, remplissent l’air de hurlements plaintifs et, ceintes de peaux, brandissent des javelots couverts de pampres. Au milieu d’elles, Amata, bouillante de rage, un brandon de pin à la main, chante l’hymen de sa fille et de Turnus. Elle roule des yeux sanglants et, soudain, elle lance ce cri farouche: «Io! Femmes latines, qui êtes mères, en quelque lieu que vous soyez, écoutez-moi. Si votre cœur pieux garde encore quelque tendre sentiment pour la malheureuse Amata, si le souci des droits maternels vous mord, dénouez les bandelettes de vos cheveux et célébrez avec moi les divines orgies.» Voilà comment, parmi les forêts et les déserts des bêtes sauvages, Allecto livre la reine aux aiguillons de Bacchus, et la harcèle.