Le Tyrrhénien Auleste était roi et portait les insignes de roi. Messape, qui avait tant désiré que le traité fût rompu, pousse contre lui son cheval et l’effraie; Auleste recule, tombe, et roule à la renverse, le malheureux, de la tête et des épaules, sur les autels. Alors l’ardent Messape vole avec sa lance, et, malgré les prières du vaincu, du haut de son cheval il le frappe rudement de son arme énorme et s’écrie: «Il a son compte! Voici une victime qui sera plus agréable aux grands dieux!» Les Italiens s’élancent et dépouillent le cadavre encore chaud. Corynée arrache de l’autel un tison ardent, et comme Élysus s’avançait pour lui porter un coup, il le devance et lui jette le feu au visage. La grande barbe d’Élysus flambe et répand une acre odeur; Corynée poursuit son ennemi épouvanté, saisit de la main gauche sa chevelure, le couche à terre sous l’effort de son genou et, dans cette position, lui perce le flanc de sa roide épée. Podalirius poursuit le pâtre Alsus qui, à travers les traits, s’était élancé au premier rang; il le presse, l’épée nue sur lui; mais Alsus se retourne et d’un coup de hache lui fend la tête du front jusqu’au menton; le sang coule et arrose largement les armes du guerrier. Un lourd repos et un sommeil de fer tombent sur ses paupières; ses yeux se ferment pour une nuit éternelle.
De son côté, le pieux Énée tendait ses mains désarmées, la tête nue, et de ses cris rappelait les siens: «Où courez-vous? D’où vous vient cette soudaine discorde? Réprimez votre fureur. Le traité est conclu; toutes les questions réglées. Moi seul, j’ai le droit de combattre; laissez-moi et bannissez toute crainte. La valeur de mon bras affermira ce traité. Turnus est à moi; ces sacrifices me le donnent.» Au moment où il élevait la voix et prononçait ces sages paroles, une flèche aux ailes stridentes le frappe. Quelle main l’a lancée? Quelle force l’a dirigée? On l’ignore. Qui a permis que les Rutules eussent une telle gloire, le hasard ou un dieu? Le silence s’est épaissi sur l’honneur de ce haut fait. Personne ne s’est vanté d’avoir blessé Énée.
Quand Turnus voit Énée se retirer du combat et ses capitaines bouleversés, une subite espérance réenflamme son ardeur. Il demande à la fois ses chevaux et ses armes; d’un bond, il s’élance superbe sur son char et saisit les rênes. Il vole, et de robustes hommes descendent en grand nombre aux Enfers. Il en renverse beaucoup qui sont à demi morts; il écrase des bataillons sous les roues de son char et accable les fuyards de javelots lancés à la hâte. Lorsque, rapide sur les bords de l’Hèbre glacé, le sanglant Mars fait retentir son bouclier et, déchaînant la guerre, lâche la bride à ses chevaux furieux, ceux-ci dans la plaine ouverte dépassent en volant le Notus et le Zéphyr; les profondeurs de la Thrace gémissent sous leur sabot; autour d’eux se presse le cortège du dieu, l’Épouvante au noir visage, la Colère et les Embûches: de même, l’impétueux Turnus pousse dans la mêlée ses chevaux fumant de sueur, qui bondissent impitoyablement sur les cadavres ennemis; leurs rapides sabots éparpillent une rosée sanglante, et le sable qu’ils foulent est trempé de sang. Il a déjà donné à la Mort Sthénélus, Thamyrus et Pholus, ces deux derniers en les attaquant de près; l’autre, de loin. Et c’est de loin qu’il a tué les deux fils d’Imbrasus, Glaucus et Ladès, que leur père, en Lycie, avait également instruits et armés pour combattre corps à corps ou pour devancer à cheval la rapidité des vents.
Eumède, sur un autre point, se précipite au milieu du combat: c’est le fils, illustre à la guerre, de l’antique Dolon; s’il porte le nom de son aïeul, son courage et sa force rappellent son père, le guerrier qui jadis, pour aller espionner au camp des Danaens, osa demander comme récompense le char du fils de Pelée; mais cette audace reçut un autre prix du fils de Tydée, et il n’ambitionna plus la possession des chevaux d’Achille. Lorsque Turnus aperçut au loin cet Eumède dans la plaine découverte, il lui lança d’abord, à travers l’étendue vide, un léger javelot; puis il arrête ses deux chevaux, saute à bas de son char, se jette sur l’homme tombé et presque inanimé, lui met le pied sur le cou, lui arrache son épée et la lui plonge étincelante au plus profond de la gorge, en ajoutant ces mots: «Te voici à même, Troyen, de mesurer avec ton corps les champs de cette Hespérie que tu es venu conquérir. C’est le prix que je réserve à ceux qui osent me défier les armes à la main; c’est ainsi qu’ils fondent leurs remparts.» D’un coup de son javelot il lui donne comme compagnons dans la mort Asbytès, Chlorée, Sybaris, Darès, Thersiloque, Thymétès enfin, tombé du cou de son cheval rétif. Lorsque le souffle du Borée de Thrace retentit au large de la mer Égée, les flots courent après lui jusqu’au rivage et, sous la poussée des vents, les nuages fuient dans le ciel: ainsi partout où Turnus se taille un chemin, les bataillons reculent, les troupes alignées tournent le dos et fuient précipitamment. Son élan l’emporte lui-même et sur son char, qui vole contre le vent, l’air agite son panache. Phégée ne put supporter tant d’acharnement et de rage: il se jette au-devant du char; il saisit de sa main par leurs freins écumeux les chevaux emportés et tâche de les détourner. Ils l’entraînent suspendu au joug et, comme il se découvre, la large lance l’atteint, se fixe dans la cuirasse, en rompt les doubles mailles et effleure son corps d’une légère blessure. Phégée cependant se retourne, se couvre de son bouclier et marche sur son ennemi l’épée nue, appelant à l’aide; mais les roues du char en plein élan le heurtent et le renversent à terre. Turnus fond sur lui, le frappe entre le bas du casque et le haut de la cuirasse, lui tranche la tête et laisse le tronc sur le sable.
Pendant que Turnus vainqueur répand ainsi la mort dans la plaine, Mnesthée et le fidèle Achate avec Ascagne reconduisaient au camp Énée couvert de sang qui, un pas sur deux, s’appuyait à une longue javeline. Il est furieux; il s’efforce d’arracher le trait dont le bois s’est brisé et réclame le secours le plus prompt: qu’on ouvre sa blessure avec une large épée, qu’on fouille profondément la chair où le dard se cache, et qu’on le renvoie au combat. Iapyx, fils d’Iasus, était déjà là, le mortel le plus cher à Phébus: le dieu l’avait aimé d’un ardent amour et lui avait offert avec joie ses arts, ses dons, la science des augures, la cithare, ses rapides flèches. Mais, pour prolonger les jours de son père dont l’état était désespéré, il choisit la connaissance des simples, l’art de guérir, et préféra exercer sans gloire un obscur métier. Énée se tenait debout, frémissant d’une âpre impatience, appuyé sur une énorme lance, entouré d’une foule de jeunes gens et d’Iule qui s’affligeait, mais lui-même insensible aux larmes. Le vieillard, la robe relevée, vêtu à la manière de Péon, faisait vainement appel aux herbes puissantes de Phébus et à toute l’habileté de sa main. Vainement il ébranle le trait et essaie de le saisir avec sa pince tenace. La Fortune ne lui indique aucun moyen; et son maître Apollon ne lui est d’aucun secours. Cependant la sauvage horreur grandit de plus en plus dans la plaine; le fléau se rapproche. On voit dans le ciel une masse compacte de poussière; la cavalerie s’avance, et les traits pleuvent dru au milieu du camp. On entend monter vers le ciel la triste clameur des jeunes gens qui combattent et qui tombent sous les coups de Mars.
Alors Vénus, frappée des cruelles douleurs de son fils, va maternellement cueillir sur l’Ida de Crète le dictame dont la tige s’enveloppe d’un jeune feuillage et se couronne d’une fleur éclatante. Les chèvres sauvages connaissent bien cette herbe lorsque les flèches ailées se sont attachées à leur dos. Entourée d’un nuage obscur, Vénus l’apporte, en imprègne l’eau vive contenue dans un bassin brillant et y répand, pour lui donner une mystérieuse vertu, les sucs salutaires de l’ambroisie et une odorante panacée. Le vieil Iapyx baigne la blessure avec cette eau dont il ignore le pouvoir; et soudain, comme il est naturel, toute douleur quitte le corps d’Énée; son sang s’arrête au fond de sa blessure; la flèche d’elle-même, sans effort, suit la main et tombe; et le héros sent rentrer en lui sa première vigueur: «Apportez-lui vite des armes. Que faites-vous là sans bouger?» s’écrie Iapyx, qui est le premier à l’enflammer contre l’ennemi. «Cette guérison ne vient pas de ressources humaines; ce n’est pas mon art, Énée, ce n’est pas ma main qui t’a guéri. Reconnais l’action d’un dieu plus puissant qui t’appelle à des tâches plus hautes.» Énée, avide de combats, avait déjà passé ses deux cuissards d’or; il maudit tout ce qui le retarde et brandit sa lance. Lorsque son bouclier est ajusté à son flanc et sa cuirasse à son dos, il presse Ascagne dans ses bras, et, sous son casque, effleure d’un baiser le front de son fils: «Mon enfant, apprends de moi la vertu et l’effort qui mérite la vraie gloire; d’autres t’enseigneront le bonheur. Aujourd’hui mon bras te défendra dans les combats et te conduira où t’attendent de grandes récompenses. Fais en sorte, lorsque l’âge t’aura mûri, de te souvenir; garde les exemples de ta race; et n’oublie pas, pour soutenir ton courage, que tu es le fils d’Énée et le neveu d’Hector.»