Ensuite j'ai foncé à la papeterie. Le cahier à spirale acheté, je me dirigeais vers notre immeuble, quand j'ai vu le handicapé au coin du parvis, qui allait, si l'on peut dire, cahin-caha.
Précipitamment, je me suis engouffré dans le premier commerce venu. C'était un café-tabac. Je suis resté à l'observer à travers la terrasse. Comme il me rendait nerveux, je n'ai pas pu m'empêcher d'acheter un paquet de Cow-boys. Je l'ai mis dans la poche arrière de mon pantalon. Je me suis promis de le jeter dès que la bataille décisive serait terminée. Je me souviens même des mots exacts que j'ai prononcés dans ma tête:
“Écologie la Foulée verte, si tu veux bien m'assister dans cette journée difficile, je te promets solennellement de ne pas toucher à ce paquet de Cow-boys.”
J'ai pensé ensuite à m'acheter un sandwich car j'avais les trolls au ventre, mais je me suis rappelé que l'on m'attendait pour la grande bataille, et je suis sorti rapidement par une porte dérobée.
Le handicapé faisait des ronds à l'orée du parvis, et tout portait à croire qu'il nous surveillait. J'ai couru pour ne lui laisser aucune chance de m'accoster.
C'est essoufflé que je suis monté chez nous, et là j'en ai appris une bio bonne qui était arrivée pendant mon absence. Les vaccins, par la voix officielle de leur cheftaine, avaient demandé un cessez-le-feu.
– Ils nous prennent pour des cons, a dit Celsa. Maintenant que ça se retrouve en position de faiblesse, ça veut négocier. Très commode!
À notre grand étonnement, pour ne pas dire déception, Ulis semblait prendre la trêve au sérieux. Il nous montrait un papier à en-tête Enfance et vaccin, sur lequel figurait en termes très polis une demande de réunion au sommet. Leur cachet rond représentait une colombe stylisée se posant entre les paumes d'un enfant. Une esthétique pavée de bonnes intentions qui ne me disait rien qui vaille.
– Tu ne leur fais pas confiance, j'espère? A demandé Celsa. Ces barbares qui ont torturé un arbre vivant sous nos yeux!
– En effet, a dit Ulis pensivement. Je ne crois pas un mot à ce qu'ils racontent, mais… Je te rappelle que nous sommes au service d'une
noble cause qui est la Foulée verte. Cela crée des obligations morales. La paix est ce qu'il y a de plus beau aux oreilles de cette écologie-là.
Voilà comment il était, le grand Ulis. Même humilié, même martyrisé, il tendait l'autre joue s'il pensait que la paix dans le monde pouvait en sortir gagnante. Il n'y avait pas sur cette planète deux noblesses comme lui.
Le rendez-vous a été fixé: dans une heure, chez les vaccins, au quatrième. Notre délégation s'est préparée méticuleusement. Tout l'état-major, d'Ulis et Celsa à Saint-Cyr et Josas, a revêtu ses plus belles médailles. Puis on a discuté des questions de protocole. Ulis ne tenait pas spécialement à entrer en premier chez les vaccins (toujours cette modestie maladive). Il disait que Celsa méritait davantage cet honneur, et qu'il serait particulièrement plaisant, du point de vue de la Foulée verte, que ce fût une femme qui dirigeât notre diplomatie.
Tout en étant flattée, Celsa faisait la fine bouche. Elle a dit:
– Si c'est uniquement une question de galanterie, je m'y oppose farouchement. La galanterie est une pratique sexiste, héritée des âges sombres.
Saint-Cyr, lui, ne comprenait pas pourquoi ce serait Celsa le porte-parole de la délégation, alors que d'autres, d'après lui, avaient fait davantage pour la Résistance. Sans se nommer directement, il a fait mention des forces vives qui ont libéré l'entrée et nos deux étages inférieurs, forçant les vaccins à la négociation.
– Tu raisonnes comme un USA, s'est agacée Celsa. La force, toujours la force.
Saint-Cyr haussait les épaules.
– Que ferais-tu, Celsa, à l'heure qu'il est, si certains éléments courageux n'avaient forcé Machepot à la débâcle, puis, dans un mouvement de troupes circulaire, bravant leurs blessures, n'étaient venus à ta rescousse? Je crois que ces éléments-là ont autant le droit que toi de récolter aujourd'hui les fruits du succès.
Car on ne craignait pas de prononcer ce mot, succès. Le succès. Succès, parce qu'on avait tenu. Succès, parce qu'on s'était libérés collectivement, et non avec l'aide de la gendarmerie ou d'une quelconque instance moralement inférieure à la Foulée verte. Et le succès poussait à l'arrogance. On avait les rubis dans les yeux et l'on se chamaillait la peau de l'ours.
Ulis a tranché:
– Au lieu de vous disputer, vous feriez mieux de peaufiner les exigences qu'on leur présente. Pour ce qui est du commandement, même si je voulais m'en dispenser, je vois devant votre attitude infantile que c'est un luxe que je ne peux me permettre.
Cette remarque cinglante de notre maître a fait taire les jalousies.
On s'est penchés sur la résolution 002, dite de la Libération, dont le texte devait rester historique. On y exigeait le débarras pur et simple des étages quatre et cinq de toute présence des vaccins. Puis on voulait un document écrit stipulant la responsabilité totale et sans équivoque de leur organisation dans le déclenchement du conflit.
Naturellement venait la question des réparations. Nos trois étages avaient été salement touchés.
– Ils évoqueront les voitures, a dit Saint-Cyr.
– Ils ne sont pas en mesure d'évoquer quoi que ce soit! a tapé Celsa. On leur impose nos vues et ils signent!
– Sois réaliste, a plaidé Saint-Cyr, jamais ils ne le feront. Cela signifierait leur ruine financière.
Alors Celsa s'est énervée.
– Ah je vois. Tu veux bien te contenter de courbettes en guise de réparations, toi. Tu n'es pas resté une nuit entière à grelotter sous l'eau, toi.
– Et toi, personne ne t'a jamais attachée à un grillage avec des menottes! a crié Saint-Cyr.
– On se calme! a ordonné Ulis, et sa voix autoritaire a éteint l'incendie. Il est essentiel que l'ennemi, même vaincu, ne perde pas la face.
En conséquence, il a été convenu que les réparations financières ne tiendraient pas compte des dégâts de nos locaux mais uniquement du matériel informatique endommagé et du manque à gagner que nous avions subi, car cette semaine de conflit avait désorganisé la quête auprès des industriels.
Ulis paraissait satisfait.
– De cette façon, on leur fait croire qu'il est plus avantageux pour eux de signer que de s'acharner à nous combattre. Ils auront l'impression de s'en sortir pour pas cher.
– On pourrait peut-être juger ceux qui ont eu l'idée d'inonder nos étages? a suggéré Malabry. Les crimes de guerre sont imprescriptibles.
On a tous convenu que ce projet, bien que louable en termes moraux, ne pouvait être mis en pratique immédiatement, pour des questions de susceptibilité des vaccins. Ce serait plutôt une étape à envisager sur le long terme quand ils auraient baissé culotte sur les questions matérielles d'évacuation des locaux et des réparations.
On discutait ainsi, le document de nos revendications s'allongeait et l'on se demandait comment les vaccins allaient digérer le ricin. On entendait, venant de là-haut, les bruits caverneux de leurs pas, les pieds des meubles que l’on déplaçait, ça nous faisait comme le tonnerre d'un orage qui s'éloigne.
– Ils se préparent déjà au déménagement, a dit Josas.
Il y avait de la victoire dans sa voix.
– Je crois plutôt qu'ils installent la salle de conférence, a suggéré Celsa.
Il était temps de monter.
Notre délégation était composée d'Ulis, qui marchait en tête, suivaient Celsa et Saint-Cyr, sur un pied d'égalité, et les lieutenants de seconde catégorie, comme Josas. Le fer de lance de nos troupes, soit une cinquantaine de bénévoles parmi les plus costauds, nous encadraient.
– Quand on sera sur place, méfiez-vous d'une attaque surprise, avait dit Ulis juste avant que l'on ne s'engage dans l'escalier. Entrez le plus rapidement possible dans leurs bureaux, et occupez les positions stratégiques aux portes et dans les coins. Regardez leurs mains, pour vérifier qu'il n'y a pas d'arme, batte de base-ball ou chaîne, je crois qu'ils en ont récupéré sur nos vélos. S'ils refusent de présenter les paumes, donnez le signal d'alarme.
Mais il n'y avait rien à craindre de ce côté-là.
La femme au passé africain nous a ouvert la lourde porte blindée du quatrième étage. Au passage, on a pu constater à quel point cela aurait été difficile pour nous de la prendre d'assaut, même avec notre supériorité numérique.
La femme s'est inclinée en signe de soumission. Son sourire à l'ivoire impeccable faisait penser à du sucre raffiné, blanc de blanc, mauvais pour la santé.
Les amabilités dont elle nous a gavés ont fait mousser notre orgueil de vainqueurs.
– Entrez, je vous prie, a dit la femme. Vous êtes le grand Ulis, dont nous avons tant entendu parler?
J'ai bien cru qu'il allait rougir, mais c'était méconnaître l’entraînement de son esprit.
– Ceux qui m'appellent de la sorte, a-t-il répondu, ne rendent pas service à la Foulée verte, pour laquelle tous les bénévoles sont égaux.
Derrière la porte des vaccins, s'ouvrait un long couloir entièrement vide. Nous sommes entrés sans nous presser, comme nous avait dit Ulis, la méfiance à fleur de peau. Saint-Cyr a déployé sa section à l'entrée du premier bureau, Celsa en a fait de même pour le suivant. La femme au passé africain a fait un mouvement du cou qui voulait dire “je vous en prie, faites comme bon vous semble”. Son regard, plus humble que celui d'un prêtre qui tente une main dans le short de l'enfant de chœur, indiquait la subordination absolue.
Pièce par pièce, nous avons progressé vers le centre de l'étage.
– Encore un bureau vide, chef! a lancé Josas qui était parvenu au fond du couloir.
Ulis a attrapé la femme par le bras.
– Où est la cheftaine? a-t-il demandé.
– Elle va arriver, a fait l'autre en cherchant à se dégager.
– Pourquoi les bureaux vides?
La femme s'est contentée de sourire mystérieusement. Ulis ne lâchait pas. Son air soupçonneux scrutait les pupilles corbeau.
– Sans doute se méfient-ils de nous, a suggéré Celsa. Pour une raison que j'ignore, nous leur faisons crainte. C'est un comble quand on sait que la Foulée verte a toujours privilégié la paix. Mais bon. Quant aux bureaux… S'ils sont vides, c'est pour créer un territoire neutre, parfait pour une négociation stratégique.
Sur le moment, l'explication a paru plausible. Elle flattait notre ego. Ulis a fait un clin d'œil, l'air de dire tant mieux. Il s'est penché à mon oreille.