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Perdant toute mesure, la meurtrière de Françoise Lemercier menaça son interlocutrice :

— Ah ! je sais maintenant, s’écria-t-elle, je sais tout… C’est vous qui avez pris Jack, c’est vous qui m’avez volé mon fils… Rendez-le moi… Madame qu’en avez-vous fait ?

La grande dame ne se laissa pas intimider par les imprécations de Nini Guinon.

— Eh bien oui, reconnut-elle, c’est moi… c’est moi qui ait été reprendre Daniel chez vous, Nini Guinon, car je sais aussi que le petit Jack est mort, et que pour tromper votre mari, vous avez fait passer Daniel à sa place…

— Misérable, cria Nini Guinon qui se précipita sur la grande dame, vous me perdez…

Celle que Nini Guinon prenait, à juste titre peut-être pour M meGarrick ne recula pas, et toisant dédaigneusement l’abominable pierreuse :

— C’est possible, fit-elle… je vous perds, mais vous le méritez…

— L’enfant, je veux l’enfant…

— Inutile, vous ne l’aurez pas, et, l’auriez-vous, qu’il ne vous servirait à rien. Lord Duncan est prévenu de l’horrible substitution que vous avez faite…

— Prévenu… hurla Nini Guinon… par qui ?…

— Prévenu par moi.

Ces paroles étaient tombées comme un glas. Il y eut un silence.

Mais soudain, l’interlocutrice de Nini Guinon poussa un cri de terreur.

La pierreuse, trompant la surveillance dont elle était l’objet, avec la rapidité de l’éclair s’était élancée dans la pièce voisine où sommeillait le petit Daniel.

Elle était armée d’un poignard.

Nini Guinon, au paroxysme de la colère, se précipita sur l’enfant, et dans un geste affreux, lui perça la poitrine de l’arme dont elle s’était emparée.

Daniel ne poussa pas un soupir, mais un flot de sang rouge jaillit de sa blessure, cependant que soudain ses lèvres blanchissaient…

— Voilà, hurla Nini Guinon… vous n’avez pas voulu me le rendre. Il ne sera pas à vous non plus…

Nini Guinon n’acheva pas.

Une détonation retentit, la misérable s’écroula sur le plancher en poussant un cri.

Son interlocutrice venait de la foudroyer d’un coup de revolver à bout portant…

Désormais sur le tapis moelleux du salon, le sang de Nini Guinon venait se mêler à celui de l’innocente victime, que la misérable avait assassinée, l’instant précédent, pour assouvir sa rage folle.

Mais à la vue de ces deux cadavres la femme blonde pâlit à son tour, manqua défaillir en considérant le spectacle.

Ainsi donc, en l’espace de quelques instants, deux êtres avaient trouvé la mort. Ce salon délicat, charmant, meublé avec goût, une véritable bonbonnière, devenait brusquement le théâtre du plus affreux carnage.

La grande dame s’appuyait au chambranle de la porte, sentant ses jambes se dérober sous elle :

— Qu’a-t-elle fait, gémit-elle, la malheureuse qu’a-t-elle fait ?…

Puis elle murmurait encore :

— Et moi-même, qu’ai-je fait ?

— … Vous avez fait justice, madame, déclara une voix grave.

La meurtrière se retourna, et cette fois à la vue du personnage qui se présentait devant elle, elle demeura muette de terreur.

Le nouvel arrivant la considérait impassible, les bras croisés.

La femme blonde s’effondra, elle tomba à genoux dans le sang :

— Juve, fit-elle… c’est vous… Juve… comment êtes-vous ici ?…

Mais le policier se précipita et, de ses mains nerveuses, il serrait le poignet de la femme tragique :

Celle-ci dans un effort suprême avait repris le revolver avec lequel elle avait abattu comme un chien Nini Guinon, et sa main tremblante l’appuyait sur son front :

— Qu’alliez-vous faire ?

— J’allais me tuer, je veux en finir, tout est perdu…

Juve, cependant l’avait désarmée, il l’obligeait à se lever, à quitter la pièce où reposaient les cadavres, la contraignait à s’asseoir dans une bergère basse du salon voisin.

— Lady Beltham assura-t-il, calmez-vous, ce que vous venez de faire est excellent. Tranquillisez-vous, je ne viens pas en ennemi…

Lady Beltham – c’était elle en effet devant qui se trouvait le policier – se passa la main sur le front : ses yeux magnifiques se fermaient, s’ouvraient, se refermaient encore, des yeux d’hallucinée.

— Vous ne venez pas en ennemi ? à quel titre alors venez-vous ?

— Je viens, madame… en parlementaire…

— Parlementaire… ? et de qui ?

Lady Beltham haletait, sa poitrine se soulevait, la grande dame semblait éperdue de terreur et d’anxiété. Mais Juve très pondéré :

— De Fantômas…

— De Fantômas, répéta lady Beltham, accablée, ne comprenant plus… Vous Juve, vous venez de la part de Fantômas ?

— Oui madame, et si je vous épargne, c’est parce que je veux sauver quelqu’un que Fantômas a fait disparaître. Quelqu’un qu’il m’a promis de retrouver si de mon côté je vous retrouvais…

— Ce quelqu’un, interrogea lady Beltham, c’est ?…

— C’est celui que j’ai toujours considéré comme le plus digne et le plus noble des amis, c’est l’être que je chéris comme un fils… c’est Jérôme Fandor.

— Est-ce possible ? fit-elle,… Fantômas a fait disparaître Fandor… Il vous a promis de vous le rendre si vous arriviez à me retrouver ?…

— C’est cela même, madame…

— Mon Dieu, mon Dieu… s’écria lady Beltham, l’heure suprême a-t-elle donc sonné ? Fantômas atteint-il enfin son but ? est-ce l’achèvement de ses crimes ?

— Que voulez-vous dire ?… Parlez…

— Je vais tout vous dire : Fantômas a dans sa vie un secret… un secret terrible, un fait… ou plutôt un être, dont l’intervention quelque jour modifiera entièrement son existence. Quand devait sonner l’heure de la réhabilitation ?… je l’ignorais, mais voici que vous m’apprenez la capture de Fandor… de Fandor vivant, de Fandor conservé comme otage… Je sais dès lors que l’heure attendue où le secret de Fantômas sera révélé, approche.

— Mais, supplia Juve, si vous savez, vous, madame, où est Fandor, dites-le moi… Où est-il ?

Lady Beltham hochai la tête, se tordit les bras désespérément :

— Je ne le sais pas, je ne le sais pas… et cependant pour le sauver, pour vous sauver, il faut que je le sache.

— Fantômas vous le dira.

— Fantômas, mais je ne puis pas le voir, je ne dois plus le rencontrer…

— Vous le verrez, assura Juve…

C’était lady Beltham qui cette fois se révolta.

— Revoir Fantômas, fit-elle, revoir l’homme qui m’a indignement trompée, l’homme qui m’a blessée jusqu’au fond du cœur, qui m’a torturé l’âme, l’homme qui avait une maîtresse… revoir Fantômas, l’amant de Françoise Lemercier… Jamais.

Juve insista.

— Vous le reverrez, madame, il le faut…

Les yeux de lady Beltham étincelaient. La grande dame était superbe à voir. Son corps merveilleux frémissait d’indignation à l’idée qu’il lui faudrait encore revenir, s’humilier, supplier, prendre les ordres de son amant, de celui qu’elle avait tant aimé, et qui pour elle n’était plus qu’un traître…

Mais lady Beltham se rendait compte aussi qu’elle était prise au piège, et qu’assurément si elle refusait d’obéir à Juve, Juve saurait se venger…

Et puis ses yeux s’emplissaient de larmes, car malgré tout, lady Beltham aimait encore, aimait toujours Fantômas.

Mais il était bien temps de tomber en pâmoison.

— C’est sans tarder, madame qu’il faut agir, sans quoi demain à pareille heure, Garrick sera pendu.

Lady Beltham se ressaisit aussitôt.

Oui, il était impossible de laisser mourir son amant, il fallait le sauver, le sauver à toute force.

Désormais lady Beltham était résolue, sa passion triomphait de sa jalousie. Et puis Françoise Lemercier était morte. Décidément le dieu d’Amour était favorable à lady Beltham…

La grande dame toutefois, franche et catégorique, s’expliqua :

— Pas d’arrière-pensées, pas d’équivoques, dit-elle. Vous avez ma parole, monsieur, et je vous suivrai, j’obéirai… Mais vous savez quelles sont les conséquences de la visite que je rendrai à Fantômas, et ce qui peut résulter de la présence en face du condamné de celle que l’on reconnaîtra pour être M meGarrick ?…

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