Cette région septentrionale de Londres est quelque peu accidentée, et la voie du chemin de fer passe fréquemment à travers des tranchées, et même sous des tunnels.
Au bout de dix minutes, le train, qui n’a pas encore pris son élan définitif, ralentit sensiblement puis s’arrête le long des quais d’une vaste gare, généralement silencieuse et déserte, dont le nom se découvre difficilement sur les murs au centre d’affiches multicolores innombrables.
C’est Willesden Junction, gare de raccordement de la ligne du Nord, avec les voies des autres Compagnies ; gare grâce à laquelle certains trains peuvent contourner la capitale de l’Angleterre sans avoir à pénétrer dans l’intérieur de la ville.
C’est une sorte d’Asnières gigantesque, un Orléans ou un Est-Ceinture d’une importance extrême.
Tous les trains, même les plus grands rapides, qu’ils aillent dans un sens ou dans l’autre, marquent l’arrêt à Willesden Junction.
Lorsque les convois qui montent vers le Nord de l’Angleterre se mettent en route, lentement, comme tous les trains anglais, remarquables par leur douceur de démarrage, le voyageur qui considère le paysage à travers les grandes glaces du compartiment voit, à la sortie de la station, défiler devant ses yeux un joli panorama de banlieue verdoyante qui peu à peu se transforme en pleine campagne.
En considérant les petites maisons alignées, uniformes, puis les cottages isolés les uns des autres, et enfin les propriétés de plus en plus grandes, on a l’impression de traverser successivement Neuilly, Bois-Colombes, Argenteuil et Poissy…
Le quartier de Willesden est éminemment calme et paisible.
Habité par de braves bourgeois tranquilles, le silence absolu s’y affirme dès les premières heures du crépuscule, et sitôt la nuit tombée, l’ombre envahit le quartier d’une façon universelle, on s’y couche de bonne heure et la plupart des intérieurs sont éteints…
***
…Par une des larges avenues tracées dans ce quartier de repos, une femme enveloppée dans un manteau sombre cheminait ce soir-là avec une hâte fébrile.
Elle semblait mal connaître la région qu’elle parcourait et, comme la nuit était tombée, profitant de la lueur falote des ampoules électriques installées aux carrefours, elle étudiait avec attention les plaques indiquant le nom des rues.
C’était le soir, ou pour mieux dire la nuit qui suivait celle où Juve avait arrêté l’apache Beaumôme, cependant que Nini Guinon, sans nouvelles de son complice, restait seule jusqu’au lever du jour dans l’appartement tragique où gisait, à côté de son cercueil, le cadavre de Françoise Lemercier.
La promeneuse affairée s’engagea dans Rosendal Avenue.
C’était évidemment l’itinéraire qu’elle devait suivre, elle reconnaissait son chemin, car, désormais, malgré l’obscurité, elle avança d’un pas plus assuré.
Parvenue à l’extrémité de l’avenue, la promeneuse avisa la dernière maison, et d’une main qui tremblait légèrement, elle appuya sur le bouton de la sonnette placée à côté de l’entrée du jardin.
Ayant sonné deux fois, elle vit la grille s’ouvrir, déclenchée par un mouvement automatique.
Délibérément la visiteuse pénétra dans la propriété.
Elle avisa au fond du parc une masse sombre : c’était la maison vers laquelle elle allait se diriger.
Par les allées semées de gravier que faisaient crisser les pas, elle se rapprocha de l’immeuble.
Le jardin était vide. Aucun autre bruit que celui de la marche saccadée de la promeneuse.
Le porche de l’habitation, vers lequel elle se dirigeait, était éclairé par un rayon de lune qui faisait miroiter la plaque de cuivre, recouvrant la dernière marche du perron.
Les grands arbres, de part et d’autre de l’allée frissonnaient avec un bruissement doux sous la caresse d’un vent tiède.
La visiteuse était arrivée.
De sa main finement gantée, elle frappa trois coups à la porte, et au bout de quelques instants celle-ci s’entrouvrit sur un trou noir.
L’intérieur de la maison n’était pas éclairé.
Une voix dans l’ombre murmura ce simple mot :
— Daniel…
Et l’arrivante, d’un ton mal assuré, répondit :
— Françoise…
La porte qui s’était seulement entrebâillée s’ouvrit plus grande, la voix qui venait de l’intérieur reprit :
— Entrez, madame…
La visiteuse obéit, la porte se referma sur elle. L’arrivante sentit alors qu’on lui prenait la main, et qu’on la conduisait à tâtons.
Une autre porte grinça, et la visiteuse eut l’impression que l’on passait du vestibule dallé de mosaïque, dans une pièce au sol garni d’un tapis.
Tant de mystère l’inquiétait, et elle ne put s’empêcher d’observer à mi-voix :
— Comme il fait noir, pourquoi n’a-t-on pas de lumière ici ?
La mystérieuse personne qui avait introduit ainsi l’énigmatique nouvelle venue tint compte de la remarque qui lui était faite, car un instant après on entendit le claquement sec d’un commutateur électrique, et la pièce s’éclaira.
Dans un salon coquettement décoré de meubles clairs, aux formes élégantes, les deux femmes se dévisagèrent.
Toutefois celle qui venait d’ouvrir à l’autre, en apercevant sa visiteuse, laissa échapper un grand cri de stupéfaction :
— Nini Guinon, s’écria-t-elle…
Nini Guinon, car c’était elle, en effet, qui venait d’arriver dans la maison solitaire de Rosendal Avenue, parla à son tour.
— Mais qui êtes-vous, demanda-t-elle, en apercevant la personne qui venait de la reconnaître…
Nini Guinon était en face d’une grande femme, jeune, élégante et mince, dont l’abondante chevelure blonde avait des reflets étincelants d’or fauve.
Cette femme avait une ligne majestueuse, une silhouette admirable. Instinctivement, on était tenté de dire qu’elle avait un port de reine.
Ces traits, cette tournure, Nini Guinon, peu à peu croyait pouvoir les identifier. Elle connaissait cette physionomie, ce visage.
Elle creusa sa mémoire, et soudain la lumière se fit dans son esprit.
— Madame Garrick… vous êtes madame Garrick… n’est-ce pas ?
La grande dame blonde ne broncha pas, mais un imperceptible tremblement confirma Nini Guinon dans sa supposition.
— Pourquoi est-ce vous ? comment se fait-il que je vous trouve ici, chez moi, alors que j’attendais Françoise Lemercier ?…
Nini Guinon prit une mine hypocrite, elle feignit un air désolé :
— Françoise Lemercier, murmura-t-elle, madame n’est plus de ce monde… elle est morte hier… elle m’a chargé de la remplacer auprès de vous…
M meGarrick – ou tout au moins cette femme que Nini Guinon avait identifiée comme telle, sur la foi de sa ressemblance avec les portraits publiés par les journaux de la femme disparue, – eut un rire ironique, et d’une voix frémissante d’indignation, elle apostropha son interlocutrice :
— Nini Guinon, dit-elle, vous êtes un monstre… si Françoise Lemercier est morte, c’est parce que vous l’avez assassinée… Ah, j’ai été prévenue trop tard… il aurait fallu agir plus tôt…
Nini Guinon pinça les lèvres, serra les poings.
Peut-être l’horrible femme regrettait-elle son audace, peut-être maintenant qu’elle se sentait découverte, démasquée, craignait-elle d’être tombée dans un piège tendu par un redoutable adversaire, par quelque subtil justicier…
Nini Guinon paya d’audace :
— Je viens chercher, dit-elle, l’enfant de Françoise Lemercier…
Nini Guinon fit quelques pas vers la pièce voisine, où elle venait d’apercevoir, sommeillant sur un fauteuil, le jeune enfant de la malheureuse défunte.
Mais son interlocutrice se jeta devant elle, l’empêchait de passer :
— Nini Guinon, déclara-t-elle, c’est assez d’avoir volé Daniel une première fois, vous ne recommencerez pas…
Nini Guinon pâlit affreusement… Cette femme savait donc tout… Qui pouvait-elle bien être ?
Mais Nini Guinon, soudain, eut un éclair.
Les dernières paroles de la grande femme blonde venait d’orienter son raisonnement, elle avait désormais le souvenir, de plus en plus précis d’une silhouette mystérieuse… de la silhouette de la personne qui, quinze jours auparavant, une certaine nuit, alors que Nini Guinon était ivre et reposait sur son grabat, gorgée de whisky, était venue lui enlever le petit Daniel que jusqu’alors Nini Guinon faisait passer pour Jack.