Lorsque Margaret rentra de sa promenade, j'allai au-devant d'elle dans le vestibule. Elle était encore pâle et triste; je m'étais plus ou moins attendu à la voir rayonnante à son retour. Dès qu'elle me vit ses yeux se mirent à briller et elle me regarda d'un œil pénétrant.
– Vous avez de bonnes nouvelles à m'annoncer, dit-elle. Est-ce que mon père va mieux?
– En effet. Pourquoi croyez-vous cela?
– Je l'ai vu sur votre figure. Il faut que j'aille le voir tout de suite. Elle se précipita déjà quand je l'arrêtai.
– Il a dit qu'il vous ferait chercher dès qu'il serait habillé.
– Il a dit qu'il me ferait chercher! répéta-t-elle, stupéfaite. Alors, c'est qu'il est réveillé, et qu'il a repris connaissance! Je n'avais pas idée qu'il fût aussi bien que cela! Oh! Malcolm!
Elle se laissa tomber sur le fauteuil le plus proche et se mit à pleurer. J'étais moi-même très ému. Le spectacle de sa joie et de son émotion, la façon dont elle avait dit mon prénom, et en pareille circonstance, l'afflux de toutes sortes de possibilités merveilleuses survenant en même temps, me bouleversèrent littéralement. Elle le vit, et parut comprendre. Elle tendit la main. Je la serrai fort, y déposai un baiser. De pareils moments – les occasions qui se présentent aux amoureux – sont des dons des dieux. Jusqu'à cet instant, tout en sachant que je l'aimais, en croyant même qu'elle me rendait mon affection, je n'avais eu que de l'espoir. À présent, cet abandon manifeste, sa bonne volonté à me laisser prendre sa main, l'ardeur avec laquelle elle pressa la mienne à son tour, la flamme amoureuse qui brillait dans ses beaux yeux noirs et profonds quand elle les leva vers les miens, étaient autant d'aveux éloquents susceptibles de combler l'amoureux le plus impatient ou le plus exigeant.
Aucune parole ne fut prononcée; il n'en était pas besoin. Même si je ne m'étais pas engagé à conserver le silence, les mots auraient été bien pauvres et bien ternes pour exprimer ce que je ressentais. La main dans la main, comme deux enfants, nous avons gravi l'escalier et nous sommes allés attendre sur le palier l'invitation de Mr. Trelawny.
Je lui dis à l'oreille – c'était plus charmant que de parler haut et à distance – comment son père s'était réveillé, et quelles avaient été ses paroles; tout ce qui s'était passé entre nous, sauf quand c'était elle qui était le sujet de la conversation.
Bientôt on sonna dans la chambre. Margaret se dégagea, et se retourna, un doigt sur les lèvres à titre d'avertissement. Elle alla jusqu'à la porte de son père et frappa doucement.
– Entrez! dit une voix forte.
– C'est moi, père! Sa voix tremblait d'amour et d'espoir.
Il y eut à l'intérieur de la chambre un bruit de pas rapides, la porte s'ouvrit précipitamment, et en un instant, Margaret, qui s'était élancée, était dans les bras de son père. Il n'y eut pas de long discours; simplement quelques phrases entrecoupées.
– Père! Mon cher, cher père!
– Mon enfant! Margaret! Ma chère, chère enfant!
– Oh père, père! Enfin! Enfin!
À ce moment, le père et la fille entrèrent ensemble dans la chambre, dont la porte se referma.
Chapitre XIV LA MARQUE DE NAISSANCE
Pendant que j'attendais d'être appelé dans la chambre de Mr. Trelawny, comme je savais que cela arriverait, le temps me parut long et je me sentis seul. Je poursuivais des rêves bien personnels, lorsque la porte s'ouvrit, et Mr. Trelawny me fit signe d'entrer.
– Entrez, Mr. Ross! dit-il avec cordialité, mais avec une certaine solennité qui me fit peur. J'entrai dans la chambre, et il referma la porte. Il tendit la main, et j'y mis la mienne. Il ne la lâcha pas, et la conserva pour me conduire vers sa fille. Le regard de Margaret alla de lui à moi, pour revenir à lui, puis elle baissa les yeux. Quand je fus tout près d'elle, Mr. Trelawny cessa de me tenir la main, et dit, en regardant sa fille bien en face:
– Si les choses sont telles que je les imagine, il n'y aura pas de secrets entre nous. Malcolm Ross en sait déjà tant sur mes affaires que j'estime qu'il doit laisser les choses où elles en sont et s'en aller sans rien dire, ou bien – en apprendre davantage. Margaret! Veux-tu autoriser Mr. Ross à voir ton poignet?
Elle lui lança un regard suppliant, mais, en même temps, elle paraissait prendre une décision. Sans un mot, elle leva la main droite, de manière à ce que le bracelet en forme d'ailes étendues qui lui recouvrait le poignet retombe, en laissant la peau nue. Je fus alors parcouru par un frisson glacé. Sur son poignet se trouvait une ligne fine, rouge, irrégulière, à laquelle semblaient être suspendues des taches rouges comme des gouttes de sang!
Elle restait là, sans bouger, véritable image de la fierté patiente. Car elle paraissait fière! À travers toute sa douceur, toute sa dignité, son oubli de soi, marque d'une âme élevée, que je lui connaissais et qui n'avait jamais paru plus marqué – à travers les flammes qui semblaient jaillir des profondeurs de ses yeux sombres pour pénétrer mon âme, la fierté apparaissait de la manière la plus visible. La fierté confiante; la fierté qui résulte d'une pureté consciente; la fierté d'une véritable reine de l'Ancien Temps, quand le fait d'être d'essence royale, impliquait qu'elle était la première, la plus grande, et la plus courageuse. Tandis que nous restions ainsi quelques secondes, la voix profonde et grave de son père retentit à mes oreilles comme un défi:
– Que dites-vous à présent?
Ma réponse ne fut pas formulée en paroles. Je pris dans la mienne la main droite de Margaret telle qu'elle se présentait, je la tins serrée et, de mon autre main, je remontai le bracelet d'or; je me penchai et déposai un baiser sur le poignet. Quand je levai les yeux vers elle, sans lâcher sa main, il y avait sur son visage une expression de joie, comme j'en rêve quand je pense au ciel. Alors je regardai son père en face:
– Vous avez ma réponse, monsieur!
Son visage énergique prit une expression grave et aimable. Il posa la main sur les deux nôtres réunies, se pencha pour embrasser sa fille, et ne prononça qu'une parole:
– Bon!
Nous fûmes interrompus par un coup frappé à la porte. En réponse à un «entrez!» impatient de Mr. Trelawny, Mr. Corbeck fit son apparition. Quand il nous vit réunis, il voulut se retirer mais en un instant, Mr. Trelawny s'était déjà précipité et l'entraînait vers nous. Ils se serrèrent les deux mains. Mr. Corbeck était un autre homme. Tout son enthousiasme juvénile, dont Mr. Trelawny nous avait parlé, semblait lui être revenu en un instant.
– Ainsi, vous avez les lampes! dit-il presque en criant. Mon raisonnement était finalement juste. Venez dans la bibliothèque où nous serons seuls, et racontez-moi tout! Et pendant ce temps, Ross, dit-il en se tournant vers moi, voulez-vous, comme un bon garçon, aller chercher la clef du coffre, pour que je puisse jeter un coup d'œil sur les lampes!