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Elle se dégantait, rassérénée, le buste penché en une pose attentive, les joues roses et la bouche fraîche sous sa voilette encore baissée, entre les brides en velours de son chapeau.

Il vit sa main nue. Une pâleur l’envahit et il recommença ses exhortations :

— Du courage… ce n’est rien… trop tard dehors… c’était inévitable.

Indéfiniment, avec une sorte d’inconscience, il continuait à bredouiller de petits bouts de phrases. Lucie ne bougeait pas, interdite, son autre gant à moitié retourné. Et soudain, de ses doigts crispés, il la saisit à l’épaule et l’entraîna vers la chaise longue.

… Il s’en alla, sans un mot. C’était chez cet homme de tempérament froid des poussées de désir irrésistible qui le jetaient comme une brute sur la première venue. Toujours correct dans l’exercice de son art, il avait parfois des coups de folie furieuse à l’aspect d’un coin de peau, d’une mèche de cheveux, d’une posture quelconque. Sans doute connaissant trop chez la femme l’être physiologique, il n’éprouvait que du dégoût pour cette chair qu’il torturait et découpait journellement. Il avait vu tant de vilains corps, tant de lignes déformées, tant de maigreurs hideuses, tant de monstruosités, tant de malpropretés, qu’un dévêtement, même partiel, éteignait en lui toute ardeur. Ses sens, par une perversion vainement combattue, ne s’allumaient qu’auprès d’une femme habillée, coiffée, cuirassée d’une robe.

Lucie ne s’expliqua jamais sa conduite. Il demeura pour elle obscur, impénétrable. Plusieurs fois elle voulut l’interroger ; il semblait ne pas entendre, et elle y renonça. Ayant l’intuition vague de sa manie, elle ne s’offrit plus à lui. Des séries de jours passaient, vides, identiques. Puis subitement, sans raison appréciable, il la prenait.

Elle vécut à cette époque d’une vie délicieuse, non qu’elle aimât le docteur, ni qu’elle s’en crût aimée, mais il lui procurait d’ineffables sensations. Lui présent, elle frémissait dans l’attente et dans la crainte continuelles de son attaque. À certaines minutes, elle défaillait d’avance, sûre, à l’expression de son visage, d’être emportée, pétrie, violentée. Mais souvent aussi, il s’emparait d’elle à l’improviste, et c’était pour Lucie la plus exquise jouissance, cette agression brusque, au milieu d’un mot, alors que nul indice ne l’y avait préparée.

Il la quittait ensuite, sans un adieu, et elle restait là, longtemps, étourdie, ne comprenant pas. Qu’avait-elle fait ? Qu’avait-elle dit qui déterminât en lui cette explosion de désirs ? Elle ne se souvenait pourtant d’aucun geste équivoque, d’aucune coquetterie.

Incapable de trouver une cause suffisante à ces crises, elle finit par les attribuer à la toute-puissance de sa séduction. Elle se créa, de cette manière, de belles joies d’orgueil.

René se rétablit. Dès lors sa mère simula un malaise qui nécessita la visite quotidienne du docteur. Chalmin n’y assistait que rarement. Mais l’appréhension de son arrivée doublait l’acuité de leurs plaisirs.

L’audace de son amant épouvantait Lucie. Il l’étreignait au hasard, sans nul souci de la bonne ou du mari qui pouvaient survenir. Un soir, ce fut un bruit de pas, le pas de Robert qui désenlaça leurs bras. Cette nuit-là des cauchemars la réveillèrent en sanglots.

Danègre cependant goûtait fort le charme de cette liaison, qui régularisait peu à peu les emportements de sa nature, et il multiplia si bien les occasions de voir sa maîtresse que M. Bouju-Gavart en fut alarmé.

Corrigé de sa forfanterie, et n’espérant plus se guérir, parrain rôdait humblement autour de Lucie, vaincu, misérable, et il avait des attitudes contrites et soumises dont elle se divertissait avec méchanceté.

Maintes fois, il croisa le docteur ou dut attendre en maugréant l’issue de la consultation ; et chacune de ces fois, il eut à souffrir des taquineries que Lucie lui prodiguait. Il le remarqua. Des faits insignifiants le frappèrent. Une angoisse le mordit au cœur. Le supplice du doute lui fut bientôt si intolérable qu’il préféra l’horrible certitude. Choisissant une heure où Mme Chalmin lui avait manifesté de la compassion, il prononça d’un ton hésitant :

— Ne crains-tu pas que l’on ne suspecte à la fin les assiduités du docteur ?

— Pourquoi cela ? je suis malade, il me soigne, voilà tout.

— Il te soigne, c’est l’excuse apparente, mais tu ne me soutiendras pas que ton état l’oblige à s’enfermer dans ta chambre soir et matin ?

— Et vous en concluez ?

— J’en conclus que vos entretiens n’ont pas exclusivement rapport à ton indisposition.

Elle dit, très calme :

— Vous n’avez peut-être pas tort, j’en conviens.

Il la regarda, tremblant maintenant à l’approche de la vérité, et il suppliait :

— Tais-toi, oh ! Lucie, tais-toi ! ne me rends pas fou !

Elle se détira et baissa les paupières comme pour s’assoupir. Cette indifférence accrut sa douleur, et il haleta :

— Eh bien ! non, parle, j’aime autant savoir.

— Savoir quoi ? fit-elle.

Il se glissa jusqu’à son oreille, incapable de formuler à haute voix cette accusation :

— C’est ton amant, n’est-ce pas ?

Quelque chose de plus fort qu’elle, l’ennui de mentir, le besoin d’un épanchement, ou plutôt un instinct mauvais, lui imposa sa réponse.

Elle dit :

— Oui, c’est mon amant.

Il resta confondu d’abord. Malgré tout, il croyait en son honnêteté, et cet aveu fut pour lui un coup imprévu, formidable. Puis il eut l’envie furieuse de la battre et de la traîner par les cheveux comme une fille. Et des injures lui vinrent qu’il lui jeta à la face avec un mépris haineux :

— Et c’est ça que j’ai respecté… car tu auras beau te défendre… si je ne t’ai pas eue, c’est que je ne t’ai pas voulue… je n’avais qu’à étendre la main… As-tu dû te moquer de moi ! Un gaillard de mon espèce, se laisser rouler par une débutante !

Il se reprit en riant :

— Toi, une débutante ! disons plutôt une rouée, une farceuse. Quand je pense que je t’ai refusée, ai-je été assez naïf !

Là surtout le brûlait sa blessure ! Il croyait sincèrement l’avoir dédaignée, et se souvenant de quelques scrupules confus dont il s’était d’ailleurs vite débarrassé, il se reprochait sa délicatesse comme d’autres leurs crimes. Il lui demanda :

— Tu l’aimes, ce monsieur ?

Elle repartit, toujours nonchalante :

— Pourquoi pas ! Il est bel homme, instruit, spirituel… et jeune, lui !

Il courba la tête :

— C’est vrai, moi, je suis vieux, et les vieux, ça ne compte pas… Et pourtant, ajouta-t-il tristement, moi je t’aime comme pas un d’eux ne t’aime… et depuis bien des années !

Durant une semaine elle ne le revit point. Il reparut, puis disparut encore. Elle apprit qu’il voyageait.

Mme Chalmin prépara son départ pour les bains de mer plusieurs jours auparavant. La conduite de Danègre la déroutait. Elle ignorait ses intentions. S’écriraient-ils ? Se retrouverait-on à Dieppe, ou seulement au retour ? Mais l’aspect des malles éparses, des casiers gonflés, des tiroirs vides, tout ce désordre qui annonçait la séparation immédiate, ne purent rompre son silence.

Alors, la veille, s’armant de courage elle l’apostropha :

— C’est demain que je m’en vais, tu sais, tu n’as rien à me recommander ?

Il fit signe que non.

— Et des vacances tu ne t’en accordes pas ?

— Si, dit-il, je vais en Suisse, à Évian.

Un peu émue, elle soupira :

— À bientôt donc, mon ami.

Il répéta :

— À bientôt, et lui toucha le front de ses lèvres.

Elle fut sur le point d’implorer une parole plus cordiale, plus affectueuse, pour cet adieu qu’elle devinait le dernier. Mais elle sentit qu’elle n’y avait aucun droit. Ils ne s’aimaient pas. De courtes étreintes les avaient unis, viles, grossières, distancées. Un intervalle plus long commençait… Elle le laissa partir.

À Dieppe, elle entama deux intrigues, l’une avec un jeune homme de Paris, élégant, amateur de chevaux, soucieux de sa toilette, l’autre, avec le premier violon de l’orchestre, une figure blafarde, encadrée de cheveux d’ébène.

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