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Les pauvres bougres que l’on arrête, en effet, sont le plus souvent quelque peu effarés lorsqu’ils se sentent pris dans le terrible engrenage qu’est la machine judiciaire. Ils perdent la tête, ils s’épouvantent. Or, l’homme est ainsi fait qu’à l’instant où il a peur, quel qu’il soit, il éprouve le besoin d’une amitié, d’un confident, d’une compassion, d’une plainte.

C’est alors que les policiers cuisinent. On laisse tranquillement l’inculpé s’effrayer, solitaire, dans sa cellule. On affecte une sévérité exagérée à son endroit, cela s’appelle, en argot, lui faire faire cornichon. Et quand l’inculpé est arrivé à un degré complet de désespoir, un nouveau policier paraît. Celui-là affecte d’être bon type. Il cause, il plaisante avec le prisonnier, il ne prend pas son affaire au sérieux. À l’entendre, tout s’arrange, l’important, c’est de ne pas rouspéter et de ne pas nier ce qui n’est pas niable.

Le policier va quelquefois, et de là vient le terme de « cuisine », jusqu’à offrir à sa victime un bon repas qu’il fait venir d’un restaurant voisin. Il dîne lui-même avec le prisonnier, les verres se heurtent, on devient copains et, tout naturellement, l’homme arrêté perd de sa méfiance, croit avoir trouvé un ami, se confesse, avoue, demande des conseils…

Alors, il est perdu !

La cuisine a réussi.

L’agent qui vient de se conduire comme un mouchard rédige un rapport, note les aveux, les communique au juge d’instruction.

C’est une traîtrise de plus, c’est un succès de plus aussi pour le policier !

Juve, maintes fois, avait protesté contre l’usage de pareilles pratiques. M. Havard s’entêtait à les tolérer.

— Bon ! bon ! pensa Juve, constatant l’embarras de son chef. Si par hasard il trinquait, ce ne serait pas volé !

Mais le ministre de l’intérieur avait évidemment d’autres préoccupations à ce moment et ne songeait pas à gourmander M. Havard.

— Pressons-nous, murmurait-il. Si nous interrogions ces gens ?

Un timbre retentit à nouveau. Cuche parut.

— Avertissez à la permanence, ordonna M. Havard, qu’on fasse monter les deux individus qui attendent !

Il fallut quelques secondes pour que l’ordre s’exécutât.

Enfin, la porte du cabinet du chef s’ouvrit, Mon-Gnasse et la Puce entrèrent. Mon-Gnasse avait le visage fleuri, et la Puce elle-même paraissait d’excellente humeur. Mon-Gnasse, d’ailleurs, s’essuyait la bouche du revers de la manche, il sentait encore le vin.

— Et voilà ! annonçait-il en entrant, se dandinant sur ses hanches et inspectant d’un coup d’œil le cabinet du chef de la Sûreté. Bonsoir, m’sieurs dames !… Tout d’même, on aurait bien pu nous laisser finir le gueul’ton ! Quoi qu’y n’y a ?

L’attitude de Mon-Gnasse, immédiatement, renseigna M. Havard.

Assurément, si l’apache se tenait ainsi, c’est qu’il n’avait rien avoué du tout, c’est que la cuisine, interrompue trop tôt peut-être, n’avait pas encore eu de résultats.

M. Havard, furieux, se fit brusque et cassant.

— Taisez-vous, ordonnait-il, avancez !

Mais ni Mon-Gnasse ni la Puce n’obéissaient. La Puce, d’ailleurs, regardait les ministres, un large sourire épanouissant sa figure :

— Ah, mince de flics, alors ! lâchait-elle. Non, mais qu’est-ce qu’on nous veut donc ?

Le ministre de la Justice pouffa, cependant que ses collègues gardaient avec peine leur sérieux.

Alors la Puce ne retint pas sa gaieté.

— Eh, p’tit père, fit-elle en toisant le garde des Sceaux… Sûrement qu’tu viens d’enterrer ta femme, pour et’si gai !… Qu’est-ce que t’as à t’secouer la bedaine ?

— Assez, assez, taisez-vous ! ordonna M. Havard, qui frémissait d’épouvante.

La Puce se tut, haussant les épaules, cependant que Mon-Gnasse, tranquillement, crachait par terre, pris soudain d’une colère furieuse.

— Ah puis, ça va bien ! faisait-il. Faudrait voir à voir à n’pas nous engueuler ! On n’est pas des zigs à s’laisser faire… J’veux des égards pour ma marmite, moi !

M. Havard coupa net la tirade.

— Je vous préviens, disait-il, que si vous continuez sur ce ton, je vais sévir…

Mais Mon-Gnasse se trompait et ne comprenait pas.

— Qu’est-ce que tu vas servir, farceur ? Ah ça, c’est donc la tôle au grand Dab, icigo ?… On vient d’se caler l’estomac et tu parles de r’commencer ? C’est ta tournée, alors ? Tu payes le café ?

Mon-Gnasse, évidemment, crânait. M. Havard, cependant, le laissait aller, sachant fort bien, grâce à son habitude des interrogatoires, que les accusés qui bavardent beaucoup, posent à être forts, sont en réalité ceux qui se troublent le plus.

Tranquillement, M. Havard demandait :

— Allons, allons, du calme ! Et finissons-en ! Voyons, ne nous faites pas perdre de temps ! Voulez-vous avouer, Mon-Gnasse ?

Or Mon-Gnasse, à cette demande, feignait une profonde stupéfaction.

— Avouer quoi ? demandait-il. Qu’on a fait un gueul’ton soigné ? Ça, j’veux bien, quand c’est que l’gouvernement raque, il n’est pas trop raleux, mais c’est tout c’que j’peux avouer…

Et, se frappant sur la poitrine, Mon-Gnasse continuait :

— On est des innocents, nous autres… des anges du paradis… des Jésus… On n’a rien sur la conscience… C’est-y pas vrai, d’abord, la Puce ?

— Sûr et certain ! confirma la Puce.

— Même, ajoutait Mon-Gnasse, qu’on s’en allait pour une nuit d’amour, lorsque les cognes nous ont fait bons… Rapport à quoi ? on n’sait pas !

Puis Mon-Gnasse se montait, la colère semblait le reprendre :

— Et d’ailleurs, achevait-il, ça s’passera pas comme ça !… Si c’est qu’on n’nous rend pas à nos familles, qui sont sans doute dans les larmes, on va faire du raffut !… Tiens, mais des fois, on est en République, aussi !… Pourquoi qu’on nous poisse quand on n’a rien fait ? J’écrirai au Miniss !

Juve, qui n’avait rien dit, se leva brusquement :

— Ah ! tu veux écrire au ministre ! faisait-il, tutoyant Mon-Gnasse avec l’autorité et le sang-froid d’un homme qui en a vu de plus rebelles et de plus durs… Eh bien, mon petit, ce n’est pas la peine de te gêner. Allez, vas-y, parle !… Voilà précisément le ministre de l’intérieur, le ministre de la Justice et le ministre des Finances !

Or, à ces mots, Mon-Gnasse, stupéfait, reculait. Brusquement, il se sentait mal à l’aise. C’était d’une voix beaucoup moins assurée qu’il rétorquait à Juve :

— Des ministres, ces mal fichus-là ?… Non, mais ça n’prend pas ! Faudrait la faire à d’autres ! On est d’Pantruche !…

M. Havard se sentit défaillir.

Les ministres ne bronchaient pas.

Juve, de son côté, ne se troublait aucunement. C’était malgré lui qu’il était intervenu, et parce qu’il trouvait que M. Havard conduisait mal l’interrogatoire.

Il déclara nettement :

— Mon-Gnasse, tu es un imbécile ! Tu veux nier l’évidence, mais cela ne sert à rien. Quand le bifteck est là, il faut se mettre à table !

Les ministres, à cet instant, ne comprenaient peut-être pas, mais Mon-Gnasse, en revanche, saisissait parfaitement l’argot de Juve.

Se mettre à table, c’était avouer… Et ce que Juve désignait par le bifteck, c’était évidemment le corps du délit…

Mon-Gnasse pourtant voulut ruser :

— Le bifteck, quoi ? dit-il. Où c’est qu’il est ? J’le zieute pas, moi !… On n’a rien contre nous !

Mais dès lors que l’apache commençait à discuter, dès lors qu’il répondait aux questions qu’on lui posait, il était d’avance perdu.

Juve ne lui laissa pas le temps de réfléchir.

— Le bifteck, déclarait-il, ce sont les pièces d’or que vous aviez hier soir, toi et ta femme. D’où viennent-elles ? Allons, parle !

Le teint de Mon-Gnasse était devenu terreux. L’apache, à ce moment, sentait que les choses tournaient mal pour lui. Bien sûr, il se rendait compte que ces pièces d’or découvertes dans sa poche, trouvées dans les bas de la Puce, constituaient une charge inquiétante. Comment expliquer leur présence ?

D’une voix qui hésitait déjà, Mon-Gnasse expliqua :

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